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Nez_voque

Chère lectrice, Cher lecteur,

Réjean Ducharme qui nous a quittés il y a quelques jours, a marqué ma vie de lectrice. Il a eu un impact immense sur mon amour des mots, des livres. Véritable pilier de notre littérature, il a été le premier écrivain québécois à être publié chez Gallimard. Ce dernier a su réinventer l’enfance en créant des personnages forts, inoubliables.  Je voulais en guise de citation du dimanche, vous partager un extrait tiré du Nez qui voque publié en 1967. Dans ce récit, Ducharme met en scène un personnage adolescent de 16 ans dont le pseudonyme est Mille Milles. Mille Milles s’adresse à Chateaugué  en rédigeant son journal. Chateaugué a 14 ans et elle partage la chambre de Mille Milles située au 417 de la rue du Bon-Secours à Montréal. Les deux protagonistes font un pacte de suicide. Ce livre, c’est un adieu à l’enfance, c’est le passage obligé vers le monde des adultes. Divers thèmes y sont abordés comme l’enfance, la littérature, l’écriture, l’incommunicabilité, le refus du monde des adultes, la vie, la mort… Donc, sans plus tarder, voici l’extrait choisi :

Qu’est-ce que je suis? Je suis seul, j’ai peur, mes bourreaux m’attendent. C’est, encore, la nuit! C’est, déjà, la nuit! Qu’est-ce qui rend tout lent et doux? Mourir. Oui! Mourir! C’est cela. C’est cela. Déjà, tout se calme, tout s’en va. Je suis bien. Déjà, tout est plus simple, plus facile. J’étais amer parce que c’était la nuit, déjà. Je ne suis plus amer : j’ai le goût de mourir et je meurs. Je meurs, doucement, doucement. Les nuits viennent trop tôt… Qu’importe que les nuits viennent trop tôt, que jours et nuits courent et essoufflent… Qu’importe à celui que la mort vient, à son appel, prendre sa douce inertie.

Loin de vous

Tu cours, tu cours ; tu disparais;
Tu es englobée par la nuit.
Du monde, c’est bientôt l’arrêt;
Tous les oiseaux tombent sans bruit.

Je ne suis rien, même pas seul.
Je n’ai plus rien, même pas d’âge.
Je suis en vie dans un linceul,
Enseveli dans un mirage…

Belle, reviens avant un mois.
Dans un mois, je serai pourri.
Viens déclencher les grands émois
Avec un rire ou quelque cri.

Reviens ici tout réveiller.
Reviens. Tout dort, tout cesse.
Les tambours se font oreilles.
Tout semble oublier mon adresse.

(Le Nez qui voque, p. 202-203)

Bien à vous,

Madame lit