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Chère lectrice, Cher lecteur,

Burqa de chair, ouvrage posthume de Nelly Arcan (il a été publié 2 ans après sa mort), est un petit recueil de différents textes.

D’abord, la préface de Nancy Huston «Arcan, philosophe» présente un lien intéressant entre Nelly Arcan et le nihilisme. Elle mentionne que les nihilistes rejettent «l’existence des corps» et que selon Schopenhauer, la vie s’avère un échec et qu’il serait préférable de ne pas être né. En ce sens, grâce à cette préface, le lecteur est amené à lire les textes de Nelly Arcan autrement. Par exemple, dans «La robe de chambre», on retrouve cet extrait :

Ça n’a pas toujours été comme ça. Je n’ai pas toujours pensé comme ça. Vouloir mourir, ce n’est pas naturel tout de suite, ce n’est pas donné tout de suite à la naissance. Vouloir mourir dépend de la vie qu’on a menée. C’est une chose qui se développe et qui arrive quand on est mangé par son reflet dans le miroir. Se suicider, c’est refuser de se cannibaliser davantage. (p. 39)

Nancy Huston relève le génie de Nelly Arcan. Elle dit que cette dernière a su démontrer que les obsessions, les peurs et les craintes sexuelles sont tributaires de l’enfance et qu’elles conditionnent l’adulte.

Cette préface jette un autre regard sur le travail de Nelly Arcan, un regard empreint de dualité comme l’était l’écrivaine…De surcroît, Nancy Huston met l’accent sur la plume de Nelly Arcan et elle souligne son intelligence.

Style unique, immédiatement reconnaissable, lapidaire, désopilant, cruel, décapant, dont le vocabulaire a la précision d’un scalpel et la syntaxe la souplesse d’un saut à l’élastique : phrase à relance dont l’énergie se renouvelle de clause en clause, indéfiniment. Et moi qui l’ai sous-estimée, mésestimée, moi qui regrette d’être passée à côté de cette femme de son vivant, de ne pas l’avoir lue avant sa mort, moi qui en veux, aussi, un peu, à la presse, de ne pas avoir signalé avec suffisamment d’insistance que c’était un auteur étonnant, brillant, original, surdoué […], j’estime maintenant que la lecture de ses livres devrait être obligatoire dans tous les lycées et universités du monde occidental. En quelle matière? En philosophie. (p. 10)

  • « La Robe »

Cette nouvelle présente différents petits écrits assez indépendants les uns des autres… Nelly Arcan aborde, entre autres, les thèmes de la vie, de la mort, de la honte, du suicide… Elle parle également du rôle de la mère, de l’absence du père, de la femme dans la société, des relations humaines, etc. Par exemple, la robe de chambre devient la métaphore de la prison de la femme et cette prison habille tantôt la mère, tantôt la fille…

Toutes les mères du monde portent une robe de chambre qui devient ensuite le chemin obligé des filles. Petite, je trouvais ma mère belle. Une femme, c’est d’être belle. Même en jouant à la marelle, même en s’accouplant, même en enfantant, c’est toujours d’être belle. C’est un sort atroce parce que la beauté est à l’abri de toutes les révolutions. Pour être libre, il faut faire la révolution. Les femmes ne seront jamais libres. Les mères seront toujours la première prison des filles. (p. 42)

  • « L’enfant dans le miroir »

Cette nouvelle, c’est l’histoire d’une petite fille blonde s’observant, allant à la rencontre de son double… Il y a un extrait choc dans cette dernière…

À force de se regarder on finit par voir son intérieur et il serait bien que tout le monde puisse le voir, son intérieur, son moi profond, sa véritable nature, on arrêterait peut-être de parler de son âme, de son cœur et de son esprit, on parlerait plutôt de poids et de masse, de texture et de couleur, on parlerait de la terre, on en finirait avec nos affinités avec le ciel et nos aptitudes à s’envoler, on cesserait peut-être de se croire immortels. (p. 74)

  • « La Honte »

Nouvelle composée de quatre parties rédigée à la troisième personne alors que les autres nouvelles sont au je, raconte l’humiliation vécue par Nelly Arcan lors de son passage à l’émission Tout le monde en parle animée par Guy A. Lepage. Le lecteur peut ressentir l’émotion vécue par le personnage et son traumatisme le faisant basculer aux limites de la folie.

Deux essais déjà publiés du vivant de l’écrivaine terminent Burqa de chair :

  • « Le speed dating »
  • « Se tuer peut nuire à la santé »

J’ai particulièrement apprécié la préface de Nancy Huston car elle nous fait voir différemment cette femme trop souvent admirée pour son corps et non pour son talent. Elle nous amène ailleurs, au cœur de la pensée nihiliste…

Mais encore, j’ai aimé retrouver la plume de l’auteure de Putain, ses paradoxes, son désir de plaire, ses souvenirs d’enfance. Entrer dans l’univers de Nelly Arcan, peu importe le livre, c’est toujours une expérience. Je m’incline devant la puissance de ses écrits, j’admire sa perception des relations et sa façon de nous faire voir une vérité, la sienne…

Comme elle le fait remarquer à propos du suicide :

C’est peut-être parce que (entre mille autres choses) le maternage de l’État qui organise tout à distance de la réalité quotidienne de ses citoyens va de pair avec la déresponsabilisation de ces mêmes citoyens face à la misère de leurs proches. Il ne faut pas oublier que les barrières les plus solides contre la détresse des gens qui nous sont chers, c’est encore vous et moi. (p. 165)

Il importe de rappeler que Nelly Arcan s’est donné la mort le 24 septembre 2009.

Lire du Nelly Arcan, c’est profond, puissant, sombre… Il ne faut surtout pas cesser de la lire, de la relire… elle mérite sa place au firmament des grands écrivains…

Avez-vous déjà lu un bouquin de Nelly Arcan ? Que pensez-vous des extraits présentés ?

Bien à vous,

Madame lit

Arcan, N. (2011). Burqa de chair. Paris : Seuil.