Mots-clefs

presentation_une-ecrivaine-ou-un-ecrivain-par-mois_fevrier_2017

Chère lectrice, Cher lecteur,

En ce premier vendredi du mois, permettez-moi de vous parler de mon rapport aux récits de Réjean Ducharme. Mon amour des textes ducharmiens remonte à mes années universitaires. J’ai eu la chance de suivre un cours consacré aux écrits de Ducharme à l’Université Laval. J’ai eu le privilège d’avoir Marie-Andrée Beaudet comme professeure. Cette dernière était l’épouse de Gaston Miron, notre sublime poète national. Durant ces 45 heures d’enseignement, j’ai dû lire le corpus de Réjean Ducharme. Je dois dire que j’ai été charmée par ses univers, sa plume, son sens de la dérision, ses jeux de mots extraordinaires, ses thèmes, etc. Donc, pour février, je vous présente les bouquins que j’ai lus de ce grand écrivain québécois. Pour celles ou ceux qui ne le savent pas, Réjean Ducharme demeure un mystère en sol québécois. Peu de personnes connaissent son identité. Il est très discret et les gens ont appris à respecter son désir de rester dans l’ombre…

Donc, sans plus tarder, voici les romans lus :

L’avalée des avalés

Ce roman fait partie, selon moi,  des dix romans québécois essentiels qu’il faut lire… Pourquoi? Pour aller à la rencontre de Bérénice et de sa fureur de vivre. Ses parents ont décidé de l’élever dans la religion juive tandis que son frère est éduqué dans la foi chrétienne. Les deux parents se servent de leurs enfants pour atteindre l’autre. Bérénice voue un amour inconditionnel à son frère et ensuite à ses amies Constance Chlore et Gloria. Son père intercepte une lettre et il enverra sa fille chez l’oncle Zio, un autoritaire vivant à New York. Par la suite, elle devra se rendre en Israël où l’histoire se termine tragiquement.

Il faut plonger dans ce bouquin pour vivre avec elle la séparation de ses parents, pour assister à son passage difficile de l’enfance à l’adolescence, pour l’entendre dire des méchancetés, pour l’accompagner dans sa solitude :

J’ai atteint la dernière profondeur de ma solitude. Je suis là où la moindre erreur, le moindre doute, la moindre souffrance ne sont plus possibles. Je suis là où, dépourvue de tout lien, de toute assise, de tout air, ma vie, par son seul fleurissement miraculeux, m’enivre de puissance.

Comme nous sommes des passionnés de littérature, il faut partager avec elle son amour des livres :

Je prends goût à lire. Je me mets dans tous les livres qui me tombent sous la main et ne m’en retire que lorsque le rideau tombe. Un livre est un monde, un monde fait, un monde avec un commencement et une fin. Chaque page d’un livre est une ville. Chaque ligne est une rue. Chaque mot est une demeure. Mes yeux parcourent la rue, ouvrant chaque porte, pénétrant dans chaque demeure.

Véritable boule de feu, Bérénice est un personnage frappant, difficile à aimer, mais elle est inoubliable comme son poète préféré, Émile Nelligan…

 Ce fut un grand vaisseau taillé dans l’or massif » . Je me ferme les yeux, et il me semble que sous mes pieds une mer roule des vagues plus hautes que des montagnes. Partir. Encore partir. Toujours partir.

Le Nez qui voque

Difficile pour moi d’aborder cette histoire car je l’ai lue et relue… Pourquoi? J’ai analysé ce livre pour mon mémoire… Donc, je l’ai décortiqué sous tous les angles. Que raconte ce récit? C’est l’histoire de Mille Milles et de Chateaugué, deux adolescents vivant dans une chambre située au 417 de la rue de Bonsecours à Montréal et ils ont décidé de se suicider, car ils ne supportent plus le monde dans lequel ils vivent. Ils dorment ensemble chastement et ils partagent un quotidien où la mort rôde.

Si nous avons décidé de nous suicider, ce n’est pas à cause de l’argent; nous le reconnaissons, à notre grande honte. C’est à cause des hommes que je me suicide, des rapports entre moi et les êtres humains. Chaque être humain m’affecte; c’est l’affection : l’amitié, l’amour, la haine, l’ambition. […] Je me tue parce que je ne pourrais vivre que complètement seul et qu’on ne peut pas vivre complètement seul.

Lire ce récit, c’est aller à la rencontre, pour les adultes que nous sommes, de personnages qui cherchent un sens à la vie, qui transigent avec le désespoir engendré par le monde des grands…

-C’est ça, être adulte. Tout ce qui était plat se met à creuser des abîmes sous tes pas. Tout ce qui était léger se met à t’écraser. De l’ère des rires et des chagrins, tu passes à l’ère des délires et des désespoirs. Ta vie devient vaste comme toute la vie. C’est tout. C’est ça.

Mille Milles finit par devenir un adulte conscient de sa sexualité tandis que Chateaugué connaît une fin assez tragique. Leur amitié ne survit pas au mode de vie dans lequel ils avaient choisi d’évoluer, symbole de la mort de l’enfance au profit de la maturité…

L’hiver de force

Pour moi, ce livre, c’est l’hiver québécois, c’est le lendemain de la crise d’octobre,  c’est une chanson de Robert Charlebois, c’est l’alcool, c’est la discussion intellectuelle des folles années… Ainsi, André et Nicole vivent dans un appartement à Montréal, ils boivent et ils regardent des films à la télé. Ils ont 28 ans et ils exercent le métier de correcteur. Ils aiment profondément Catherine, une actrice, dite La Toune. Entrer dans cet univers permet au lecteur d’être en contact avec de nombreuses références au cinéma par le biais d’extraits de quelques films. Mais encore, Ducharme se réfère à des personnalités politiques ou à celles de la culture populaire comme les Beattles, Charlebois, etc. Aussi, le thème de l’indépendance du Québec apparaît central dans cette histoire tout comme celui de la société de consommation. Des anti-héros? Oui! Ces derniers tentent de lutter contre la société de consommation à leur façon.

Nous disons du mal des bons livres, lus pas lus, des bons films, vus pas vus, des bonnes idées, des bons petits travailleurs et de leurs beaux grands sauveurs (ils les sauvent en mettant tout le monde, excepté eux et leurs petits amis, aux travaux forcés), de tous les hippies, artistes, journalistes, taoïstes, nudistes de tous ceux qui nous aiment (comme faisant partie du gros tas de braves petits crottés qui forment l’humanité), qui savent où est notre bien (parce qu’ils sont intelligents eux), qui veulent absolument que nous quittions l’angoisse de nos chaises pour nos embarquer dans leur jumbo-bateau garanti tout confort jusqu’à la prochaine vague.

Les Enfantômes

J’adore le jeu de mots de Ducharme… enfant et fantôme…J’ai lu ce livre il y a bien longtemps… Malheureusement, je ne le retrouve plus dans ma bibliothèque… Ce dont je me rappelle, c’est l’histoire d’un homme déchiré entre sa femme et sa sœur… et d’autres… J’espère retrouver ce bouquin…

Dévadé

Ce roman met en scène Bottom, un paumé. Il est heureux avec ses six canettes de bière et il travaille pour une dame appelée la patronne. Il exerce le métier d’homme à tout faire (chauffeur ou encore infirmier).  Cet univers permet au lecteur de rencontrer des êtres perdus qui à leur façon racontent la vie… la vraie, celle qui a un sens, car sinon, comme le mentionne Bottom, la vie est une poubelle… Évidemment, les jeux de mots sont encore à l’honneur dans ce roman. Grâce à ces derniers, le lecteur oscille entre le rire et les larmes…

Chochotte comme elle est, elle lisait des lettres de Nietzsche. Refermant le bouquin sur son doigt pour ne pas perdre sa page, elle se tasse pour me faire de la place. «Viens un peu t’asseoir pour voir.» Elle me donne la main, pour que je lui fasse un serrement. Je la lui prends avec le reste du bras puis avec tout ce qui va avec le bras. Pour la serrer toute, livre inclus, jusqu’à ce que sous la pression des mamelons sa philosophie s’imprime dans mon coeur, et que je contracte les maladies de l’auteur, y compris la schizophrénie.

ducharme

Va savoir

J’ai aimé ce récit car il parle de désespoir… L’incipit frappe mon imagination, agit sur moi à chaque fois que je le lis :

Tu l’as dit Mamie, la vie il n’y a pas d’avenir là-dedans, il faut s’investir ailleurs.

Tout l’art de Ducharme se résume dans cette seule phrase… Les personnages ducharmiens sont des paumés, des ratés, tentant de trouver un sens à l’existence malgré le désespoir en s’investissant ailleurs…

Dans ce récit, le personnage principal Rémi a été quitté par Mamie. Cette dernière est partie car elle ne s’aime pas. Elle voyage en Europe ou encore en Afrique en compagnie de la folle Raïa. En attendant celle qu’il aime, Rémi décide de faire des travaux sur une ruine. Durant cette histoire, il se lie d’amitié avec Fanie, une petite fille et ses voisins.

Ce livre s’avère beau, puissant et il nous fait voyager dans les méandres du cœur… celui d’un homme en manque d’amour, confronté au vide laissé par l’autre…

Est-ce que ça t’atteint ou que ce n’est pas encore ça et que c’est pour ça que cette nuit encore tu ne dors pas dans mes bras?… Tu me manques à ce point que le vide à ta place a un poids qui se blottit contre moi, des mains qui me font frissonner.

Il y a des phrases magnifiques dans ce roman…

Alors, voilà ma présentation de ce grand écrivain québécois et des bouquins que j’ai lus de lui au fil du temps. J’ai déjà aussi plongé dans l’univers de sa pièce de théâtre Ha Ha!  J’ai visionné également le film Les bons débarras dont il a rédigé le scénario. Un sublime film du grand réalisateur Francis Mankiewicz. En voici d’ailleurs un extrait.

https://www.youtube.com/watch?v=Cjh2Gtb8wx4

J’espère que cette présentation du mois de février vous aura donné le goût de découvrir cet auteur ou encore de le relire.

Que pensez-vous de mon choix pour février?

Bien à vous,

Madame lit

Mankiewick, F. (2015, 1er juillet).Film Trailer : Les bons débarras-Good ridance

[ Vidéo en ligne]. Récupéré de https://www.youtube.com/watch?v=Cjh2Gtb8wx4