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Chère lectrice, Cher lecteur,

Après toutes les marches aux quatre coins du monde d’hier, je vous présente aujourd’hui ce sublime poème de la grande Louki Bersianik, poète et écrivaine féministe, afin de ne pas oublier les pas de nos ancêtres le long des cours d’eau.

L’Eau-I-

Ma petite est comme l’eau
Elle est comme l’eau vive
Guy Béart

Le soleil sautillait sur tes pas d’écolière
Et dans l’eau de la dernière pluie
Je voyais changer mon paysage familier
Toi mon enfant grandissante
Tu vivais à grande eau et à grands remous
Tu ne pensais pas au naufrage
Tu ruisselais de la joie de vivre
Follement ravie d’être en vie
Et moi je ne te disais jamais
De te méfier de la haine
Ma petite enfant heureuse
Toujours amoureuse
Et je ne te disais jamais
Ni le jour ni la nuit
De te méfier des bateaux de glace
Et de leurs capitaines
Vint la saison des loups
Qui croient que les filles
N’ont plus besoin de vie
Pour continuer à vivre
Filles des terres et des astres
Filles des galaxies et des neiges
Filles des soleils dans vos yeux
Des larmes sur vos étoiles de mer
Filles des lèvres sur vos sourires
Filles des mains dans vos cheveux
Filles du jeu infini des caresses
Filles du jeu infini du savoir
Filles de naissance récente
Filles de toutes les connaissances
Filles de toutes les sciences exactement
Filles de Sa Majesté la Conscience
Et ma petite à moi Mon aqua viva
Tu coules dans ma vie
Et tu sabordes mon désespoir

Louki Bersianik

Je tiens aussi à vous faire découvrir ce poème qui aborde L’Amérique. Je crois que ce dernier est d’actualité et il m’interpelle fortement…

Amérique étrangère

Amérique Amérique
Terre carnivore aux brèches du désir
Amérique
Éponge humide des brasiers de ton sang
Lande d’yeux qui brûlent au fond de tes poubelles
Amérique Amérique de soufre
Amérique d’écorce hoquet des hurleries et saxo noir des fous
Amérique tendue aux quatre clous des vents
Chiffonnière des nuages des cornes de fumée roulent à la jetée
du ciel cent taureaux tremblent à perte d’envie dans tes
loques de cris
Amérique d’angine peau de râpe cœur de givre toi ma gerçure
Amérique concave enfant vieillot manne vaine dont la mort
n’est jamais blanche et dont la vie n’est jamais rose
Amérique plaqueuse de goudron sur les barreaux de ton
bonheur
Amérique abattue abattoir de tes rouilles
Ivrogne du matin léchant des horizons de pluie
Terre de futur vague et de rencontre Amérique

Je ne te possède pas
Je m’exaspère je ne te crains pas
Je me surmène et je te veux
Malgré moi contre moi contre mon sang
Contre mes sens d’homme aiguisé
Contre ma rage de tourbe et le sel de mon sang qui coule
des marais de mes Flandres
Contre mes déroutes menant d’aube à aube et sans pays trois
fois
Je te veux ton alliance à mon doigt
Que je te mate et te cravache revêche
Et te plante sous mes plafonds bas […]

Je devrai me ruer contre tous les salpêtres et tous les bois
ternis de mon sang
Je devrai me jeter flèche sur les cris de mon passé et sur mes
reniements
Et je briserai les arbres tenant encore à la rengaine de ce cœur
Et je lancerai la hache sur moi-même et je me retrouverai
À nouveau créé pour la troisième fois de ma vie
Et je serai le soc et la main qui le plante
Et moi-même l’épaule et l’épaulement
Je rongerai le tremble de mes landes charnelles
Je mangerai l’écorce et la racine de ce vieux mal de terre et
je déterrerai les paroles du feu
Je flotterai fleuve de liège flamme d’algue
j’évoluerai dans le vertige
Je serai ciel des épaisseurs mouvantes et roc primaire sous
les pierres du vent
je serai l’os de la rouille et je naîtrai
forme et substance de craie au pays de la craie

de la craie des visages sans air
de la craie des neiges oubliées
des bouches gelées
des peaux froides et du feu sous la peau
de la cendre explosée
de la craie des ruelles amorties d’odeurs fauves
de la craie des gratte-ciel
gris sur froid
bleu sur fer
de la craie des arbres plantés droit
douilles perdues qui n’ont pas percuté
de la craie d’Amérique
Amérique à peau double ma lutte
terne et mauve amérique serpent
de poivre de glace ma violence
Amérique à peau neuve mon cancer et mon double
Et ma drogue
qui creuse la main du dernier cri

Michel VAN SCHENDEL, Poèmes de l’Amérique étrangère,
L’Hexagone, « Les Matinaux », 1958

Comment trouvez-vous ces deux poèmes ?

Bien à vous,

Madame lit