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Chère lectrice, Cher lecteur,

Je voulais lire Le parfum de la tubéreuse d’Élise Turcotte publié en 2015 par Alto depuis un petit bout de temps. Pourquoi? Je savais que ce livre avait comme personnage principal une professeure de littérature au collégial et qu’il pourrait y avoir des points communs entre cette dernière et moi. Tout d’abord, que raconte ce récit?

Irène, professeure de littérature, perd la vie et se retrouve du jour au lendemain à enseigner à des étudiants fantomatiques dans un bunker orangé. Elle a pu quitter le monde des vivants en apportant qu’un seul livre Dialogues en paradis (Gallimard, 1991), de l’auteure chinoise Can Xue.  Ce recueil de nouvelles lui avait été offert par son amoureux et pour elle, il représente une façon de plonger dans la connaissance et la reconnaissance dans cet enfer…

J’ai été amoureuse moi aussi. Ce n’est pas la mort qui m’a enlevé tout ce que j’ai eu, c’est la vie. Il me reste Can Xue, cette auteure au nom de plume inespéré : dernière trace de neige. C’est par elle que je sens le monde  tournoyer et redevenir rêve. On a cru me priver de nourriture en ne me donnant droit qu’à un seul livre. Mais mon emprisonnement ici me permet d’en approfondir la connaissance. Une reconnaissance, devrais-je dire. On ne peut pas m’empêcher de me transformer. (p.9).

En parallèle à cette vie dans l’au-delà, le lecteur a accès à l’histoire d’Irène de son vivant en tant que professeure dans un collège de Montréal. Irène la passionnée, Irène qui à sa façon devient un modèle de désobéissance civile car elle refuse de suivre le modèle établi et les critères institués par l’administration du collège. Elle sera victime de délation de la part d’une amie… Cette partie se déroule au printemps érable, un moment qui a marqué le Québec. Comme le mentionne la narratrice à propos de son amie délatrice :

Je dis seulement que j’avais compris sa vision, même si je ne pouvais pas l’endosser : nous étions à l’usine, il fallait pointer, enseigner ce qu’on nous disait d’enseigner, recevoir notre paye et c’est tout. Elle avait raison sur un point : être soi-même était devenu périlleux. (p. 96).

Entre ces deux mondes, il y a le parfum magique de la tubéreuse, un parfum qu’avait adopté Irène avant de mourir.

J’ai reçu ce parfum en cadeau le jour de mon dernier anniversaire. Il m’a permis de revivre l’amour. Une odeur insistante, quoique douce, trop présente mais indescriptible à la fois, qui nous avait conduits, mon amant et moi, dans une nuit de délires. Mon corps, son corps. (p. 13)

[…] il a cherché et trouvé un parfum de tubéreuse. Pas n’importe lequel. Un parfum rare, à la fois violent et doux, quelque chose d’impossible à comprendre. (p. 89)

Ce parfum fait également partie du recueil de Can Xue.

J’ouvre le livre de Can Xue à l’endroit où il est question de la tubéreuse et je caresse le mot avec mes doigts. Parfois une seule image suffit à me transformer. (p. 11)

Un enseignement différent

De son vivant, Irène a été un modèle de désobéissance en rompant avec la norme. Elle tente d’inculquer à ses élèves que ces derniers soient morts ou vivants un éveil, une envie de voir autrement, un désir de sentir différemment le parfum de l’art poétique. Au bout de la route, l’important n’est-il pas de rester soi-même? La littérature peut-elle assurer un certain salut? Les livres peuvent-ils enseigner un modèle de désobéissance civile? Voici ce qu’Irène mentionne dans la mort :

Mes élèves viennent d’entrer.

J’ai envie de leur raconter. Que Can Xue écrit pour se venger, pour exhaler des bouffées de miasmes. Cela irait à l’encontre de tout ce qu’ils ont appris. La littérature concevable et guérisseuse. Je choisis plutôt, pour l’instant, de leur parler de la couleur rouge et des ginkgos.

-«La poésie te charme, écrit Can Xue en exergue du premier dialogue. Elle te charme, afin que tu crées des miracles». Que veut-elle dire? (p. 30)

Déterminée à communiquer sa passion du pouvoir des mots, Irène ne cesse de croire que la littérature peut dévoiler un modèle de résistance… La résistance à travers la pensée de Can Xue, de Marie Shelley et bien d’autres… Comme elle le fait remarquer :

Le soir venu, pour mon plaisir, j’entretiens la pensée que même dans la mort, je suis désobéissante. (p. 81)

Donc, j’ai beaucoup apprécié cette lecture… Comme professeure, je ne vous cacherai pas que j’ai eu à transiger avec un questionnement par rapport aux valeurs institutionnelles d’un certain modèle scolaire et les miennes qui sont intimement rattachées à la littérature…

Pour lire cette histoire, il faut accepter que cette dernière nous échappe, nous entraîne ailleurs dans une vision onirique de notre existence… Il faut se permettre de rêver à nouveau avec Irène afin que la magie de l’enseignement opère une fois de plus…Et enfin, grâce à Élise Turcotte, nous pouvons croire encore à la beauté de l’enseignement de la littérature dans ce siècle qui tend à la discréditer.

Connaissez-vous des livres qui vous ont fait réfléchir par rapport aux valeurs de la société qui sont opposées aux vôtres dans le cadre de votre travail?

Bien à vous,

Madame lit

Turcotte, É. (2015). Le parfum de la tubéreuse. Québec : Alto.