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Chère lectrice, Cher lecteur,

Comment trouver les mots pour vous parler d’un roman poignant, inoubliable avec une héroïne attachante, marquante, forte et hors du commun? Ce récit se déroule dans la campagne anglaise au bord de l’étang Sarn où vit la famille Sarn. C’est la douce Prue Sarn qui nous raconte l’histoire des siens à travers la nature qui l’entoure, elle nous relate les mythes et légendes de son temps et le quotidien difficile des fermiers. Elle note dans un petit cahier ses pensées, ses émotions, ses espoirs et sa vie de tous les jours …

Prue parle de sa différence car elle possède un bec-de-lièvre. Elle s’avère victime des croyances des gens de son époque car ces derniers pensent que sa mère a croisé le chemin d’un lièvre et qu’elle est damnée. Elle est considérée comme une sorcière en raison de sa particularité.

Prue dévoile au fil des pages son amour et son respect pour son frère Gédéon à qui elle obéit en tout temps car elle lui a juré sur la Bible d’être sa servante.  Ce dernier trime dur pour devenir riche et pour sortir les siens de la misère. Il est avare, il apparaît doté d’un beau physique et il fait travailler beaucoup trop sa sœur et sa mère printemps, été, automne et hiver. Il a un cœur de pierre et il ne se laisse pas attendrir facilement. Sa sœur le présente au travail en ces termes :

Je savais aussi bien labourer que la plupart des hommes, sauf Gédéon, dont le sillon était le plus droit que j’aie jamais vu. Il ne pouvait saboter aucun travail. Tout ce qu’il faisait (que cela dût être vu ou non, accompli une fois pour toutes ou chaque jour) était fait comme si sa vie en eût dépendu. Pas de pis-aller avec lui. S’il chaumait des meules qui devaient être entamées aussitôt après, il y apportait autant de soin que s’il eût voulu gagner une médaille. Travaillant dans les champs, taillant les haies ou liant les gerbes dans la seule compagnie des grands nuages ou des bois enveloppés par la brume d’été, il besognait comme celui qui montre ses talents à la foire. Parfois cela me chagrinait de le voir se refuser tout repos. (p. 114-115)

Il aime Jancis, une douce fille du voisinage. Toutefois, il ne veut pas l’épouser tant qu’il n’a pas amassé  une belle fortune. Le père de Jancis aide Prue à apprendre à lire et à écrire et ce dernier est perçu comme un sorcier par les autres. C’est aussi l’histoire de Gédéon et de Jancis qui est présentée dans ce livre, une histoire dramatique puisqu’elle apparaît indissociable de la passion de l’argent.

Prue raconte aussi la vie dans les champs, le rythme du temps associé à la récolte, à la vente des produits de la ferme au marché. Elle décrit poétiquement la beauté de la nature environnante. La nature devient un personnage dans ce récit car elle accompagne les campagnards et façonne à sa façon leur destinée.

De toute mon existence, je ne vis une récolte comme celle-là. Nous commençâmes la moisson au début du mois d’août en laissant les meulons dans les champs jusqu’à ce que le moment du charroi d’entraide fût venu, car le temps était si sûr qu’il ne pouvait rien leur arriver. Quand un fermier avait peu de monde autour de lui, l’usage voulait qu’il fixât un jour pour ses voisins vinssent l’aider à rentrer le grain. Mais la saison avait été si belle que, jusqu’alors, nous avions travaillé seuls. Il fallait se lever de bon matin sans faute; mais quels matins c’étaient! L’air chargé de la senteur enivrante des blés mûrs, et le soleil s’élevant avec la majesté d’un cygne dans le vaste ciel sans nuages! (p. 259)

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Prue exprime aussi le mystère de la vie à travers la nature et elle amène le lecteur à réfléchir avec elle.

En vérité, il n’est pas un arbre ni un buisson, une fleurette ni un brin de mousse, une herbe douce ou amère, un oiseau sillonnant le ciel, un ver labourant le sol, il n’est pas un animal poursuivant sa pénible tâche qui ne soit pour nous une énigme insoluble. Nous ne savons pas ce qu’ils font, et ce grand univers qui nous paraît si paisible a l’immobilité de la toupie qui semble calme à cause de sa rapidité même. Mais pour quelle raison tourne-t-il, et que faisons-nous tous dans cette stabilité vertigineuse? Nous l’ignorons.  (p. 176)

Prue décrit aussi son amour pour Kester Woodseaves. Dès qu’elle pose ses yeux sur lui, elle sait qu’il est celui qu’elle aimera de tout son cœur, de toute son âme. Voici un exemple de la manière dont elle en parle.

Un homme. Que le lecteur mette dans ce mot tout ce que je saurais lui faire dire. Qu’il imagine la force et l’autorité, la patience et la bonté, l’austérité et la droiture de tous les hommes intègres, et qu’il l’en revêtisse, car c’était lui Kester Woodseaves, le maître! (p. 185)

Il est son printemps, celui qui la fait vibrer; il semble le signe annonciateur d’un temps nouveau…

Mais encore, voici la façon dont elle parle de la voix de l’être aimé… C’est tout simplement sublime…

Sa voix avait toujours quelque chose de prodigieux. Le son de ses paroles semblait créer un monde tout neuf, détaché de notre monde. C’était comme  une grande aubépine en fleur par une très chaude journée de juin; elle vous offrait son ombre et vous étiez reposé. Et c’était aussi comme le feu tranquille d’un soir d’hiver, quand le sauvage Edric est lâché dans les bois, que les rideaux sont clos, les chandelles mouchées, et que le maître de la maison est revenu. «Qui est-ce? » avait-il dit, et bien que ce ne fût là qu’une pensée fugitive et trois mots, je me sentais comme une fleur dans le soleil. (p. 185-186)

Entrer dans cette histoire, c’est vivre le quotidien de la famille Sarn par le regard de Prue… C’est vivre le drame des Sarn… C’est les accompagner au fil des saisons… C’est aimer avec eux la vie, c’est détester leurs défauts, c’est pleurer leur misère, leurs catastrophes, c’est comprendre l’amour…

Comment était-il? À qui ressemblait-il? Était-il bien tourné? Je ne saurais le dire. Dans l’amour on ne voit rien, ni regards, ni traits, ni ressemblances. Quand vous n’êtes qu’un pauvre insecte devant la lumière de ses yeux, pouvez-vous dire quelle taille il a, et s’il est brun ou blond? (p. 130)

Donc, comme vous l’aurez sans doute compris, j’ai beaucoup apprécié ce bouquin qui a été publié pour la première fois en 1924 et il a été traduit en français en 1930. J’ai eu la chance de recevoir ce livre en cadeau de Goran du blogue Des livres, des films et autres… Vous pouvez consulter sa chronique de ce récit en cliquant sur le nom de son blogue. J’ai été touchée par la beauté du texte, par les descriptions de la nature et par l’intelligence de Prue…  Une lecture indispensable pour vagabonder dans les contrées anglaises, pour aller au-delà des apparences et pour pleurer la misère des uns et pour célébrer la bonté du cœur des autres….

Je vous convie également à regarder le très beau diaporama réalisé par M. Robert Benoit à partir des illustrations de Tibor Csernus tirées d’une édition de 1969. Je tiens à remercier M. Benoit pour ce diaporama qui nous permet de voir à travers le regard d’un peintre ce livre.

Aimez-vous ce type d’histoire? Avez-vous apprécié le diaporama?

Bien à vous,

Madame lit

Webb, M. (2008). Sarn. Paris : Les Cahiers Rouges Grasset.