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Chère lectrice, Cher lecteur,

Anne Hébert a dit de la peinture de Jean-Paul Lemieux :

L’œuvre de Jean-Paul Lemieux, si particulière et personnelle qu’elle soit, n’en demeure pas moins la meilleure introduction, la plus précise, la plus exacte, la plus rêveuse et la plus poétique à notre pays, immense et désert, habité, de-ci, de-là par des créatures éprouvant la vie et la mort, dans l’étonnement des premiers jours du monde. Le cœur mis à nu, sans faute, dans son évidence. (L’univers de Jean-Paul Lemieux, p. 13).

Je tiens à vous présenter quelques illustrations de Jean-Paul Lemieux car ce dernier a marqué le monde de la peinture québécoise. Ses toiles ou ses illustrations sont peuplées de paysages, de personnages surgissant pour nous observer, nous sourire, nous parler de la vie invisible ou visible… Aucun peintre d’ici ne me touche plus que lui. Il murmure à mon cœur avec ses personnages vrais, humains dont le regard me hante…Et que dire de ces paysages de neige? Ils représentent ce que nous apercevons ici…l’infini de la blancheur…

À cet égard, Jean-Paul Lemieux a illustré quelques romans québécois. Je veux vous parler surtout de ses illustrations de grands classiques : Maria Chapdelaine de Louis Hémon et La Petite Poule d’Eau de Gabrielle Roy. Lemieux a révélé dans un article du Washington Post :

Au cours de ma vie j’ai eu cette chance heureuse de lire trois romans inoubliables du Canada français. Le premier fut Maria Chapdelaine de Louis Hémon. Le deuxième, Le Survenant de Germaine Guèvremont. Le troisième, la plus récente des publications et méritant d’appartenir à cette catégorie, est La Petite Poule d’Eau de Gabrielle Roy. C’est un livre précieux et très beau, écrit par une romancière qui a le bonheur d’appartenir à une culture de la tradition et de motivation. Parce qu’en dépit de leurs limites intellectuelles, il n’y a que ces sociétés bien transparentes qui produisent des classiques.

Marcel Dubé, grand dramaturge québécois, a mentionné dans son livre Jean-Paul Lemieux et le livre :

Lemieux est le peintre des climats, de la sensibilité, de la solitude, du silence, des espaces infinis. Il est préoccupé par le destin de l’Homme sur la Terre et par la dissolution implacable de la Vie par le Temps. En ce sens, ses thèmes s’apparentent à ceux de beaucoup d’écrivains et de poètes. (Jean-Paul Lemieux et le livre, p. 7).

Ainsi, je trouvais intéressant de vous parler de ces deux romans à travers le regard du peintre et du mien…

Maria Chapdelaine de Louis Hémon

Maria Chapdelaine de Louis Hémon est sans conteste un grand roman de la littérature québécoise. Il est étudié comme nul autre dans les universités québécoises. Il a été porté à l’écran, entre autres, par Gilles Carle avec une Carole Laure inoubliable. Ce récit publié en 1913 raconte l’histoire de Maria Chapdelaine, jeune femme de 18 ans, courtisée par trois hommes, dans une communauté de défricheurs dans la région du Lac Saint-Jean, au temps de la colonisation. Les amoureux de Maria Chapdelaine sont François Paradis, le coureur des bois, Lorenzo Surprenant, le rêve américain et Eutrope Gagnon, le colon. Avec qui la jeune femme liera-t-elle sa vie?

Jean-Paul Lemieux nous dévoile le portait d’une Maria fidèle à la description du roman de Louis Hémon. Voici comment le narrateur, à travers la perception de François Paradis, nous présente la jeune dame :

Sa jeunesse forte et saine, ses beaux cheveux drus, son cou brun de paysanne, la simplicité honnête de ses yeux et de ses gestes francs, sans doute pensa-t-il que toutes ces choses-là se trouvaient déjà dans la petite fille qu’elle était sept ans plus tôt, et c’est ce qui le fit secouer la tête deux ou trois fois comme pour dire qu’elle n’était vraiment pas changée. Seulement il se prit à penser en même temps que c’était lui qui avait dû changer, puisque maintenant sa vue lui poignait le cœur. (Maria Chapdelaine, p. 30).

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Jean-Paul Lemieux dans son illustration de Maria Chapdelaine nous offre la vision d’une jeune femme au regard profond, aux joues rosies. Elle semble calme… C’est avant les mauvais jours, ceux qui transformeront son regard à tout jamais…. Elle est seule sur cette image, seule devant sa destinée dans ce paysage de neige, habillée sobrement. Elle semble avancer droite vers son destin dans cet univers où il faut survivre dans des conditions difficiles. Son regard semble nous parler de sa solitude…Elle porte le poids des voix du passé… pourtant, elle voudrait vivre autre chose…

Il lui semble que quelqu’un lui a chuchoté longtemps que le monde et la vie étaient des choses grises. La routine du travail journalier, coupée de plaisirs incomplets et passagers; les années qui s’écoulent, monotones, la rencontre d’un jeune homme tout pareil aux autres, dont la cour patiente et gaie finit par attendrir; le mariage, et puis une longue suite d’années presque semblables aux précédentes, dans une autre maison. C’est comme cela qu’on vit, a dit la voix. Ce n’est pas bien terrible et en tout cas il faut s’y soumettre; mais c’est uni, terne et froid comme un champ à l’automne. (Maria Chapdelaine, p. 69)

En ce sens, je trouve que Lemieux nous propose une Maria Chapdelaine fidèle au texte d’Hémon…

Si vous voulez découvrir un pilier de la littérature québécoise, je vous encourage à lire ce bouquin de Louis Hémon et à découvrir que :

Les paysans ne meurent point des chagrins d’amour ni n’en restent marqués tragiquement toute la vie. Ils sont trop près de la nature et perçoivent trop clairement la hiérarchie essentielle des choses qui comptent. C’est pour cela peut-être qu’ils évitent le plus souvent les grands mots pathétiques, qu’ils disent volontiers «amitié» pour «amour», «ennui» pour «douleur», afin de conserver aux peines et aux joies du cœur leur taille relative dans l’existence à côté de ces autres soucis d’une plus sincère importance qui concerne le travail journalier, la moisson, l’aisance future. (Maria Chapdelaine, p. 100).

La Petite Poule d’Eau de Gabrielle Roy

Entrer dans l’univers de La Petite Poule d’Eau de Gabrielle Roy, c’est aller à la rencontre de Luzina Tousignant et de sa famille. Les Tousignant vivent retirés du monde sur une île au Manitoba. À chaque année, Luzina entreprend un voyage et se rend au village le plus proche, Saint-Rose-du-Lac pour accoucher. Puis, elle revient sur l’île nommée La Petite Poule d’Eau. Luzina est une bonne mère et elle souhaite que ses enfants soient éduqués. Ainsi, elle décide de consacrer son énergie et ses ressources à la création d’une école. Au fil du temps, les institutrices défilent sur l’île pour ouvrir les portes du savoir à sa descendance…

Jean-Paul Lemieux a réussi avec tout le génie l’habitant à illustrer l’essence de ce roman en commençant par le titre. Comme le fait remarquer Marcel Dubé dans son essai :

Le coffret de l’album est orné d’une reproduction de l’illustration que l’on retrouve sur la première page de l’œuvre elle-même. La Petite Poule d’eau, dont c’est le titre, nous révèle enfin le plumage et la forme de l’oiseau captivant et sympathique qu’est dans la réalité la véritable poule d’eau.

Le dessin soigné, simple, dépouillé ne situe pas l’oiseau dans son habitat naturel. Le coloris, même foncé dans l’ensemble, est très doux à l’œil. L’oiseau donne l’impression d’avoir été sculpté par le peintre et de ne reposer que sur son ombre. Rien à voir ici avec les aquarelles presque parfaites des peintres spécialistes d’ornithologie. Tout en illustrant le titre du livre cette estampe délicate en révèle aussi le symbole. (Jean-Paul Lemieux et le livre, p. 28.)

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Gabrielle Roy parle beaucoup de cette poule d’eau durant cette histoire… Ce signifiant fait appel au nom de l’île, mais également aux cours d’eau et à l’oiseau… Lire ce récit, c’est pénétrer dans les paysages canadiens dans toute leur beauté.

Ces pays du Nord, de grêles et immenses forêts et de lacs aussi immenses, ces pays d’eau et de petits arbres ont, de tous, le plus capricieux des climats. Du jour au lendemain la glace fondit sur la route de Portage-des-Prés au ranch des Tousignant. Presque à vue d’œil la neige se mit à disparaître. On s’était attendu à un retour du froid, mais durant la nuit que Luzina passa au magasin, un vent du sud s’était élevé. Tiède, presque chaud, doux et humide, un grand vent d’espoir, il eût en tout temps réjoui le cœur de Luzina. Avec ce vent revenaient les sarcelles grises et rapides, le malard à col vert, l’oie sauvage au cri plaintif, les braves petites poules d’eau à jabot argenté, maintes espèces de canards, affairés et charmants, la grande tribu aquatique, compagne ineffable du printemps et de la confiance humaine en ces terres éloignées. (La Petite Poule d’Eau, p. 35).

En ce sens, comme Lemieux s’avère le peintre des paysages, du climat, je peux comprendre qu’il ait voulu illustrer ce sublime ouvrage de Gabrielle Roy qui s’avère un hommage à sa terre natale.

Mais encore, vous remarquerez l’image du train sur la page couverture du livre de Dubé. Cette illustration suggère une magnifique ligne horizontale où le dépouillement éclate pour laisser la place à un train fonçant sur son spectateur pour créer un effet déroutant oscillant entre le réel et l’irréel…

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De plus, en illustrant La Traversée, Lemieux a pu encore une fois reproduire un paysage canadien en mettant en scène un traîneau avançant dans la neige vers l’horizon… Comme il est le peintre du climat et que le roman de Gabrielle Roy parle de cette traversée en hiver, Lemieux a su illustrer cet important moment dans le roman en provoquant un effet presque surnaturel…On dirait que les personnages avancent vers nulle part. Ainsi, Luzina doit se rendre au village pour accoucher. Elle le fera grâce au facteur et à son cheval. La neige et la plaine entourent les personnages et le cheval… Ils cheminent vers un but, atteindre le village pour l’accouchement, comme quoi, à l’époque de Luzina, on ne choisissait pas son moment pour donner naissance. Cette scène a permis au peintre d’exploiter un de ses thèmes de prédilection, l’homme et la neige. En ce sens, le facteur permet d’être le lien avec la vie.

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Au loin, dans l’immense solitude uniforme, apparaissaient un cheval tout suant et, sur le siège d’un traîneau, une grosse boule de fourrure d’où émergeaient de tristes moustaches jaunes, le brouillard d’une haleine et, maintenu dans l’air, un fouet qui se balançait.
C’était le facteur. (La Petite Poule d’Eau, p. 21)

Je trouve ces illustrations d’une beauté extraordinaire… Elles permettent de rendre vivants les mots de l’écrivaine et de représenter la grandeur et la misère des gens d’ici à une époque où il fallait survivre dans cet univers de neige et de froidure…

Donc, je voulais vous présenter Jean—Paul Lemieux qui a illustré, entre autres, deux œuvres importantes de la littérature québécoise. J’espère vous avoir donné le goût d’en apprendre davantage sur ce peintre et de lire Maria Chapdelaine de Louis Hémon et La Petite Poule d’Eau de Gabrielle Roy.

Je tiens à remercier la maison d’édition Art Global de m’avoir accordé l’autorisation de publier sur ce blogue les reproductions des estampes de Lemieux et de m’avoir permis de citer Marcel Dubé.

Avez-vous apprécié cette petite incursion dans l’univers de Jean-Paul Lemieux?

Bien à vous,

Madame lit

Dubé, M. (1993). Marcel Dubé et le livre. Montréal : Art Global.
Hébert, A. (1996). Avant-propos de L’univers de Jean-Paul Lemieux. Montréal : Fidès.
Hémon, L. (2008). Maria Chapdelaine. Saint-Laurent : ERPI.
Roy, G. (1975). La Petite Poule d’Eau. Montréal : Beauchemin.