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Chère lectrice, Cher lecteur,

Comme je suis en ce moment dans Charlevoix, dans ma région natale, je vous présente le roman Angéline de Montbrun de Laure Conan. Ce roman québécois apparaît comme étant le seul d’envergure du XIXème siècle et le premier récit psychologique car il est structuré autour des états d’âme des personnages et non pas autour de l’action. Laure Conan, dont le vrai nom est Marie-Louise-Félicité Angers, est née à La Malbaie en 1845. Son père Élie Angers est un forgeron et sa mère s’appelle Marie Perron. Elle est la quatrième enfant du couple. Durant sa jeunesse, elle étudie chez les ursulines de Québec et en 1862, elle rencontre l’amour de sa vie, Pierre-Alexis Tremblay qui deviendra député de Chicoutimi-Saguenay et ensuite de Charlevoix. Ils vont se fiancer puis rompre. Pierre-Alexis épouse en 1870 Mary Ellen Connolly. Il meurt en 1878.  Félicité ne pourra jamais oublier cet amour et il lui sera difficile d’accepter l’échec de sa relation. De plus, Félicité Angers publie 1882 Angéline de Montbrun après avoir fait paraître Un amour vrai en 1878 sous le pseudonyme de Laure Conan. Sa carrière d’écrivaine se poursuivra jusqu’à sa mort en 1924. Elle décède à l’Hôtel-Dieu de Québec et elle est inhumée au cimetière de La Malbaie. D’ailleurs, vous pouvez apercevoir sa pierre tombale plus bas dans la case de droite et dans celle de gauche, celle de son amoureux Pierre-Alexis Tremblay. Elle avait choisi cet emplacement pour reposer auprès de son grand amour qu’elle n’épousera jamais. Nous pouvons voir dans la case de gauche, derrière celle de Pierre-Alexis Tremblay, la petite pierre tombale de Laure Conan. Plusieurs experts en littérature québécoise dont Roger Le Moine mentionnent à propos de la relation entre Laure Conan et Pierre-Alexis Tremblay :

Par ailleurs, les spécialistes de Laure Conan connaissent l’hypothèse par Roger Le Moine à partir d’un témoignage attestant que Pierre-Alexis Tremblay, un homme politique remarqué qu’aurait aimé passionnément Félicité Angers à dix-huit ans, avait fait vœu de chasteté-et l’aurait tenu bien malgré elle! Le Moine a proposé de voir dans les romans-et notamment dans Angéline de Montbrun- écrits seulement après la mort de Tremblay, d’habiles camouflages imaginés par une amoureuse désespérée ne pouvant s’empêcher, même vingt ans plus tard, de vouloir raconter, puis sublimer son histoire. (Fernand Roy, La réception critique du premier roman québécois au féminin). 

Mais encore, je trouve dommage que la Ville de La Malbaie ne restaure pas plus la tombe de cette grande écrivaine qui est étudiée dans les universités québécoises… Il est presque difficile de lire le nom de l’illustre écrivaine sur son épitaphe et la plume, symbole de l’écriture, est à peine visible. Il n’y a aucune fleur autour de sa tombe. C’est comme si elle est tombée dans l’oubli… Pourtant, la bibliothèque de La Malbaie porte le nom de Laure Conan, mais il faudrait sans aucun doute faire beaucoup plus pour celle qui est considérée comme ayant écrit le premier roman psychologique québécois. À quand une sculpture en bronze devant la bibliothèque surplombant le fleuve St-Laurent?

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Que raconte son bouquin Angéline de Montbrun?

Ce roman intimiste est structuré autour de deux parties. La première épouse la forme épistolaire et la deuxième celle du journal intime.

Ce récit parle d’une jeune fille tourmentée par l’amour qu’elle voue à son père et qu’elle tente de masquer le plus possible en vivant une relation amoureuse avec un autre homme Maurice. Elle se confie à son amie Mina, une mondaine qui a des sentiments pour son père.  Mina décidera de devenir religieuse. L’histoire se déroule, entre autres, à Valriant. De plus, Angéline doit vivre la mort de son père qu’elle considère comme son Dieu. Aussi, à la suite du décès de son paternel, il sera impossible à la jeune fille de diriger son affection vers son fiancé. Après une mauvaise chute, Angéline devient défigurée et elle renonce à la vie, à l’amour et elle attend avec impatience de rejoindre son père dans l’au-delà. Elle apparaît torturée et rongée par les regrets et les remords…

Vous le comprendrez, les thèmes principaux de ce roman sont l’amour, la religion, la mort et l’amitié. Angéline vit deux situations principales par rapport à l’amour. D’une part, lors du vivant de son père, elle nage dans le parfait bonheur. Elle s’épanouit telle une rose au soleil, dans le jardin de Valriant, symbole du paradis terrestre. Les jours de la jeune fille s’écoulent paisiblement car elle est en présence de la personne aimée. Angéline apparaît totalement absorbée par son père. Mina, sœur du fiancé d’Angéline, fait remarquer à son frère :

Tu dis qu’elle t’aimera. Je l’espère, mon cher et peut-être t’aimerait-elle déjà si elle aimait moins son père. Cette ardente tendresse l’absorbe. Quand à M. Montbrun, je l’ai toujours cru favorablement disposé. Si tu ne lui convenais pas ou à peu près, il t’aurait tenu à distance comme il l’a fait pour tant d’autres. (p. 36)

Le recours au symbole du cygne dans le roman s’avère particulièrement intéressant. À cet égard, Angéline mène son fiancé près de l’oiseau et elle devient prisonnière du charme de ce dernier. Le cygne est le symbole du père. Dans la mythologie grecque, Zeus avait approché Léda sous la forme d’un cygne. Cet animal représente également : «le père en ce qu’il a d’attirant sur le plan humain et repoussant sur le plan moral». Lemire, M. (1980). Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec, t. 1 : des origines à 1900, Montréal : Fidès.

En ce sens, Angéline est attirée par son père et elle l’aime profondément. Sur le plan moral, cet amour est impossible, d’où la blancheur du cygne, symbole de pureté. Cet amour incestueux va à l’encontre de la morale et se reflète dans l’emploi des symboles.

D’autre part, la deuxième situation qui marque Angéline dans son cheminement par rapport à l’amour est sans aucun doute la mort de son père et l’avènement du malheur. Son amour n’est plus terrestre mais il devient céleste. Après avoir été défigurée par une chute, prix à payer pour son péché, et à la suite de ses fiançailles rompues, Angéline retourne à Valriant, son paradis perdu. L’isolement dans le domaine lui permet d’aimer librement son père car la mort lui ouvre la porte de l’adoration inconditionnelle qui auparavant lui était interdite.

De plus, Angéline se dévoile dans son journal et elle semble très nostalgique.  Elle se remémore des événements chéris.

Quand je vivrais encore longtemps, jamais je ne laisserai ma robe noire, jamais je ne laisserai mon deuil.

Après la mort de ma mère, il m’avait vouée à la Vierge, et d’aussi loin que je me rappelle j’ai toujours porté ses couleurs. Pourrait-elle l’oublier? C’est pour mes voiles d’orpheline que j’ai abandonné sa livrée, que je ne devais quitter qu’à mon mariage. Ces couleurs virginales plaisaient à tout le monde, à mon père surtout. Il me disait qu’il ne laisserait jamais passer un jour sans rappeler à la Sainte Vierge que je lui appartenais. (p. 111)

Après s’être résignée à la mort de son père, Angéline dirige son amour vers le divin. Elle remplace dans son médaillon l’image de son père par celle de la Vierge Marie. Elle retourne au souhait de son père car il l’avait déjà vouée à cette Sainte. L’amour de Dieu lui permet ainsi de gagner son ciel et d’atteindre une plénitude intérieure tout en respectant le désir du père, c’est-à-dire d’être liée à la Sainte Vierge.

Je voulais vous partager un bref texte en hommage à cette grande dame de la littérature québécoise afin que ses écrits résonnent encore… Je suis particulièrement fière qu’elle soit née dans la même ville que moi et que son corps repose ici… Elle a été une pionnière de l’écriture féminine au Québec et il ne faudrait pas que les dirigeants de la région l’oublient…

Que pensez-vous du rôle des villes dans la valorisation des écrivaines et des écrivains?

Avez-vous déjà lu des romans de Laure Conan?

Bien à vous,

Madame lit

Conan, L. (1990). Angéline de Montbrun. Montréal : Bibliothèque québécoise.