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JoëlPourbaix_Le-mal-du-paysChère lectrice, Cher lecteur,

Le fil rouge, pour son défi littéraire, propose en juin aux participants de lire un recueil de poésie de leur choix. C’est sans aucun doute la partie du défi que je trouve la plus difficile à chroniquer… Pourquoi? Comme l’a si bien exprimé Victor Hugo : «La poésie c’est tout ce qu’il y a d’intime dans tout». En ce sens, lorsque je lis de la poésie je dois visiter parfois des espaces sombres de ma vie et j’en ressors souvent perturbée.  Aussi, Anne Hébert a mentionné à propos de l’écriture qu’il faut s’imbiber et croire: «au salut de toute parole juste, vécue et exprimée». La poésie demande un certainement recueillement, soulève des émotions, suscite une rencontre, provoque un tête-à-tête avec soi-même… J’ai probablement lu trois bouquins de poésie avant de me décider à vous parler de celui de Joël Pourbaix Le mal du pays est un art oublié.

J’ai eu un choc en lisant son recueil… C’était la première fois que j’entrais en contact avec la plume de Joël Pourbaix. Pénétrer dans l’univers de ce poète, c’est s’ouvrir à une apocalypse matinale à travers une promenade. Le lecteur est amené dans un voyage à la fois extérieur et intérieur… Dès le départ, le narrateur se promène dans les rues de Montréal, il observe la vie autour de lui et il réfléchit sur le sens de cette dernière… Il apparaît au lecteur comme un homme ordinaire, prisonnier d’un quotidien qui l’a englouti…Il cherche un émerveillement, un espoir…

Des gens feuillettent des journaux ou contemplent la fumée de leur tasse. Ils ne se demandent pas s’ils sont heureux. Le Café est le refuge, les habitudes tissent la toile fragile d’une journée à vivre. Pourtant, le destin de la braise est d’être portée, transportée, j’écoute des paroles étouffées, cette étrange possibilité de donner un sens à ce qui n’en a pas. Une seule conversation risque de changer la réalité. Mes instants d’espoir comme les battements de mon cœur, je ne les ai pas choisis. (p. 13)

Il aboutit dans un café, dans un bar. Il se retrouve également auprès d’un itinérant amateur de pétanque. Mais encore, dans cette promenade, le narrateur va à la rencontre de ses morts, de ses souvenirs, de celle qu’il a aimée et qu’il a perdue à tout jamais.

Après tant d’années peuplées de mirages, les disparus se pressent autour de moi. Que sont-ils devenus? Je suis incapable de les mettre à mort eux et tous les moments heureux, fugaces, les rites pieux et sauvages qui ont traversé mon existence. Je persiste à marcher, je sais que le monde est encore peuplé de visages brûlés par le soleil et qui boivent l’eau des fossés. Personne ne vient tendre la main aux ombres vivantes.

Se pencher au bord de soi a toujours été interdit. (p. 22)

En ce sens, le narrateur semble toujours en mouvement malgré le poids de ses ombres, la perte de l’autre…

Il en est de même avec les morts, leur exil est la plus longue qui soit. Aucun remède ne bénit, aucune bénédiction ne guérit; les compagnons nous éclairent au fond de nos yeux ouverts. Le visage aimé est le plus secret des bagages, le plus lointain des voyages. (p. 32)

Le narrateur m’apparait en train d’amorcer un voyage au bout de lui-même, de son pays, de son enfance pour tenter de se réveiller et de ne plus bouffer ses émotions.  Il se retrouve sur la route afin de reconquérir son propre territoire. Ainsi, il pourra se départir des cendres de l’être aimé ou encore il créera un nouveau contact avec la nature ou avec ses sens pour s’éveiller à la vie, quitter la nuit des morts.

 La brise du soir éveille un amandier, j’ai cru à un appel, cette grande sagesse de la terre et ses fruits naissants. J’ouvre à coup de pierre l’écorce, mets l’amande à nue, le goût âcre m’arrache le palais et je recrache mon geste d’adoration. Ma bouche ne jouit pas depuis une éternité, reste le parfum. (p. 83)

Son périple l’amène dans le Pontiac et c’est là qu’il semble vivre sa rédemption.

Ce que j’ai aimé de ce recueil, ce sont les réflexions sur la vie, sur le néant, sur le vide existentiel, sur le deuil… Les idées de Pourbaix me faisaient un peu penser à celles de Pessoa…  J’ai noté beaucoup de citations… Je lisais un paragraphe, puis je réfléchissais, je reprenais ma lecture et une phrase coup de poing se retrouvait devant moi… Je devais m’arrêter encore frappée par la puissance des mots, par la beauté de la pensée que j’avais sous les yeux…

D’ailleurs, Joël Pourbaix a remporté le Prix du Gouverneur général du Canada dans la catégorie poésie en 2015 pour ce recueil… Je comprends pourquoi. Je suis déçue de ne pas avoir lu plus tôt les poèmes de ce dernier.

Le mal du pays est un art oublié m’apparaît comme un excellent recueil qui amène le lecteur au bout de lui-même afin qu’il puisse s’ouvrir à une conscience autre….Je ne peux que vous recommander cette marche entre le visible et l’invisible…

De surcroit, les membres du jury du Prix Alain-Grandbois 2015 ont mentionné à propos de ce recueil :

Le titre nostalgique annonce un beau livre de réflexion et de lucidité devant l’impossible course du quotidien. Au cours de son errance, le poète cherche un enchantement d’exister dans des visages apaisés et des lieux où se mettre à l’écoute de la vie en soi. Du fond des paysages de l’enfance, la vie peut s’apercevoir comme un roman de la perte, mais elle peut aussi basculer vers une verticalité du poème. Si le sens de la vie reste un mystère, sa propre présence au monde peut avoir recours à l’art comme espérance.

Je vous laisse sur ce dernier extrait :

 L’univers est fondamentalement inhabitable et hostile aux désirs dépourvus de vies antérieures. Un goût de fruits rouges danse dans ma bouche, l’ivresse légère du voyageur en partance. Je contemple une dernière fois la falaise de Luskville, elle a toujours su donner au lieu son au-delà. Avoir le mal du pays est un art oublié. (p. 128)

Aimez-vous la poésie dite narrative?

Bien à vous,

Madame lit

Pourbaix, J. (2014). Le mal du pays est un art oublié. Montréal : Les Éditions du Noroît.