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TomeII-A.H.Chère lectrice, Cher lecteur,

Dans son roman Les Chambres de bois, Anne Hébert met en scène les personnages adolescents Catherine, Michel et Lia. Catherine, jeune fille issue d’un milieu industriel, rencontre Michel, fils d’un seigneur. Elle l’épouse et quitte ainsi la maison paternelle. C’est alors qu’elle est confrontée au mode de vie de Michel et Lia (le frère et la sœur). Ces derniers évoluent dans «des chambres de bois». Catherine aura besoin de se libérer de cet univers obscur pour retrouver la lumière et par le fait même, sa liberté.

Le premier élément que j’ai trouvé intéressant est l’espace situationnel du personnage adolescent qui suscite le plaisir du lecteur puisque ce dernier étant amené à suivre l’évolution des personnages adolescents dans la sphère de leur vie intime. Par exemple, la première phrase du roman établit un lien entre le prénom du personnage et l’effet de sens qui en découle puisque cette formule introduit une isotopie ponctuée par les noms des lieux :

C’était au pays de Catherine, une ville de hauts fourneaux flambant sur le ciel, jour et nuit, comme de noirs palais d’Apocalypse. Au matin les femmes essuyaient sur les vitres des maisons les patines de feux trop vifs de la nuit.

Ainsi, les termes «pays», «ville», «palais», «maison» proposent au lecteur une entrée dans l’univers pollué et sale de Catherine. Le personnage adolescent se construit autour de cette isotopie fortement marquée par les thèmes de la captivité et de la noirceur. Les noms de lieux sont porteurs de sens, le signifiant Catherine apparaissant inséparable d’une terminologie tributaire de l’espace. Le lecteur est invité à pénétrer le pays de Catherine, alors que les espaces fermés et obscurs proposés par le narrateur font appel à la pulsion scopique; ainsi, le lecteur devient voyeur à l’intérieur d’une narrativité qui privilégie la clôture et l’espace.

De plus, le motif de la fenêtre dans le récit apparaît particulièrement intéressant pour le personnage de Catherine. Ainsi, le motif de la fenêtre permet au lecteur d’observer le développement psychologique de l’adolescente et d’accéder à la situation morale de cette dernière. À cet égard, Catherine, au début du récit, est une enfant qui rêve de prince charmant et de châteaux tandis qu’à la fin du roman, elle apparaît comme une femme mature. Le lecteur est donc amené à suivre cette progression centrée sur les états d’âme de l’adolescente à travers le motif de la fenêtre.

Catherine, debout près de la fenêtre, le nez contre la vitre, le rideau de mousseline sur son dos, regardait obstinément ce pan de mur gris derrière lequel un monde emmêlait sa vie véhémente et tumultueuse.

Le cheminement de Catherine n’est qu’ouverture et libération. Elle revendique le droit de vivre, «regard obstinément» afin de se rebeller contre le désir de Michel. Comme elle le fait remarquer à son époux :

C’est une toute petite mort, Michel, ce n’est rien qu’une toute petite mort.

L’adolescente veut fuir l’univers de Michel dans les chambres de bois. Elle se raccroche à la fenêtre et au pouvoir du regard afin de se révolter contre l’autorité de son époux. Catherine ne veut plus d’une existence vouée aux songes, au silence, à la nuit, à l’irréel car elle souhaite s’ouvrir à la vie, à la lumière du jour, au réel.

Catherine se retourna brusquement. Tout le rideau moussa sur elle en un vif bouillonnement de lumière argentée. Michel, ébloui, mit la main sur ses yeux. Il supplia Catherine de ne point demeurer là et de tirer le rideau à cause du soleil. Catherine ne broncha pas, les yeux grands ouverts, nimbée de lumière de la tête aux pieds.

La seconde partie du roman hébertien témoigne de la révolte du personnage adolescent contre l’autorité de l’homme, du conjoint, à travers le motif de la fenêtre. Michel et Lia vivent dans l’obscurité et ils n’ouvrent pas les fenêtres. Lors de sa maladie, Catherine exige que les fenêtres soient ouvertes, afin de retrouver l’odeur de l’extérieur. Elle souhaite s’imposer comme sujet.

Catherine les rouvrit aussitôt. Elle se pencha dehors pour saisir au passage n’importe quelle odeur sur terre qui ne fut pas maudite.

Par ce geste, l’adolescente affirme son désir de vivre en rejetant une existence reliée à l’éternel recommencement, au néant.

 Le frère et la sœur s’occupaient à faire de vastes patiences de cartes à même les dessins du tapis. Ce jeu paraissait si grave et triste que Catherine pensa que c’était sans doute ainsi que les rois et les reines en exil passaient leur temps sans royaume. Catherine tirait l’aiguille, lentement, avec de grands soupirs de sommeil. Elle accueillait des bribes de songes où Michel et Lia revenaient sans cesse, en rois et reines de cartes, se posant mutuellement la couronne sur la tête, recommençant ce geste sans fin, car c’était l’éternité.

Au début Catherine est prisonnière d’un imaginaire romantique car elle condamne l’univers pollué et sale des villes de province et recherche un monde peuplé de châteaux, de seigneurs et de grandes dames. C’est pourquoi elle épouse Michel. En ce sens, le lecteur suit tout au fil du récit la dégradation de l’idéal de Catherine et il est amené à vivre une prise de conscience par rapport au réel. Le personnage adolescent de Catherine propose une vraie révolte contre la fonction éliminatrice car elle se rebelle contre l’autorité paternelle et à Paris, elle se soulève contre le désir de Michel. Elle finit par accepter le réel et quitte les chambres de bois, cet espace fantasmagorique…

Catherine se dressa sur son lit et cria qu’elle était blanche et blonde, que son ventre sentait la neige fraîche et qu’elle n’avait que faire parmi la race étrangère de deux romanichels impuissants, couleur de safran.

Donc, si vous avez envie de vivre l’évolution de Catherine, ce roman présente une figure discursive particulièrement intéressante.

Ce roman est aussi le premier qu’Anne Hébert a fait publier. Elle avait fait paraître un recueil de poèmes et un autre de nouvelles.

Alors, n’hésitez pas à plonger vous aussi dans cet univers obscur et fascinant et à vous laisser porter par les mots d’Anne Hébert. Je suis convaincue que vous ne serez pas déçu..

En ce moment, c’est le colloque Anne Hébert organisé par le Centre Anne-Hébert de l’Université de Sherbrooke. J’ai déjà eu la chance d’aller donner une présentation sur Les Chambres de bois lors de l’ouverture de cet illustre Centre.

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Aimez-vous ce type de récit structuré autour de la perte d’un idéal?

Bien à vous,

Madame lit

Hébert, A. (2013). Œuvres complètes d’Anne Hébert II. Romans (1958-1970)- Les Chambres de bois suivi de Kamouraska. Montréal : Les Presses de l’Université de Montréal.

Affiche : Université de Sherbrooke. (2016). Faculté des lettres et des sciences humaines  Centre Anne-Hébert. Récupéré à http://www.usherbrooke.ca/centreanne-hebert/