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Le lac est brillant mais l’Indien, lui étincelle. Je te regarde et tout semble obéir à une loi. Tu es clair comme le jour. On n’a besoin de te fouiller, de te débroussailler, l’Indien pour te connaître. Tu portes toutes les fleurs et tous les fruits sur toi. (Robert Lalonde, Le dernier été des Indiens)

 

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Chère lectrice, Cher lecteur,

Après mon billet sur Traité de peaux de Catherine Harton et aussi à la suite du Dossier sur la littérature autochtone publié par la revue Les libraires en janvier 2016, j’ai décidé d’amorcer la rédaction d’une petite synthèse autour de la figure de l’autochtone dans quelques romans québécois afin de vous faire découvrir un petit côté de notre littérature. J’ai débuté l’écriture de cette dernière depuis quelques semaines et j’ai le plaisir de vous la présenter.

Dès le dix-neuvième siècle, la figure de l’autochtone s’insère dans la littérature d’ici. Souvent associé au mal, l’Indien n’a cessé d’apparaître dans les écrits. Joseph Marmette, Joseph-Charles Taché, pour ne citer que ces deux auteurs, ont proposé une représentation assez fausse de l’Amérindien afin de soumettre au peuple canadien leur vision du monde. Le vingtième siècle, pour sa part, s’inscrit plutôt dans l’optique du changement avec un livre comme Maria Chapdelaine. De plus, des écrivains comme Yves Thériault avec des romans tels Agaguk et Ashini, Jacques Poulin et son Volkswagen Blues, Robert Lalonde par le biais de son livre Le dernier été des Indiens et Paul Buissières avec Mais qui donc va consoler Mingo? proposent tous une image de l’autochtone. Quelle est-elle? Telle est la question à laquelle nous tenterons de répondre en élaborant principalement sur les thèmes du paradis perdu et de l’éternel recommencement.

Le début du vingtième siècle est marqué principalement par le roman de Louis Hémon Maria Chapdelaine. François Paradis, un des personnages principaux, est le coureur des bois, celui qui entretient de bonnes relations avec les Amérindiens. Il est associé à l’ailleurs, à la vie dans la forêt et dans les chantiers. Comme il le fait remarquer :

Travailler dans les chantiers, faire la chasse, gagner un peu d’argent de temps en temps à servir de guide ou à commercer avec les sauvages, ça, c’est mon plaisir… (Maria Chapdelaine, p. 50)

À cet égard, François Paradis entre en opposition avec le mode de vie sédentaire puisqu’il est la représentation même du nomade. Ainsi, ce personnage suggère une image tributaire de la fuite, de la liberté, de l’appel pour l’existence dans le Nord, pour ce mystérieux ailleurs. Il contribue à créer une possibilité pour l’homme de vivre librement hors de toutes contraintes. Donc, ce personnage peut être associé à l’Amérindien puisqu’il épouse le style de vie des autochtones. Maria Chapdelaine est un classique de la littérature québécoise…

Il semble qu’il faut attendre les héros d’Yves Thériault, dans le roman québécois, pour que l’image de l’autochtone s’inscrive vraiment dans la thématique de l’éternel recommencement. Agaguk en est la fidèle évocation. Dans ce livre, le thème du départ entre en étroite relation avec la quête du bonheur et la recherche du paradis perdu. Agaguk quitte son village car son père Ramook, le chef du clan, a accordé à un Blanc, plus précisément un trafiquant d’eau de vie, le droit de venir s’installer sur le territoire du groupe. Ainsi, Agaguk et Iriook iront s’établir dans une région plus au Nord :

Ils vivraient là, lui et la fille, loin de Ramook, de Ghorok, d’Ayallik, de tous les autres. Nul souvenir; un recommencement.(Agaguk, p. 10)

Ils débutent une nouvelle vie et de ce fait, ils renouent avec les traditions ancestrales. La «toundra déserte» représente la terre promise, ce lieu où l’homme et la femme pourront réapprendre à vivre loin de l’homme blanc. La vision proposée tente de peindre cette idée d’un retour aux sources pour rebâtir une nouvelle existence. L’image de l’Esquimau du Grand Nord canadien véhiculée dans le récit de Thériault est intimement rattachée à l’homme dans toute sa force. L’Esquimau n’a pas peur de s’isoler, il est capable de survivre dans un milieu où les conditions de vie sont difficiles. L’image de l’autochtone souhaite répondre à un besoin naturel de recommencer et de chercher toujours ce paradis où il fait bon vivre. Agaguk retourne à ses origines, à sa force première et il conserve toute son intégrité, sa vitalité. Ce roman est un autre grand classique de la littérature québécoise…

Dans Ashini, le paradis perdu est essentiellement lié à la nostalgie d’un état premier, sans la présence de la société blanche. Le narrateur l’évoque très bien lorsqu’il mentionne :

 Je me souviens de l’écorce. C’était un temps où les échos ne répondaient qu’en notre langue. Le temps où des foulées franches où les hommes réfléchissaient autour du feu. Le temps où les femmes avaient des gestes lents et quand la courbe de leurs bras s’accordaient à la courbe des grands saules penchés. Il n’y avait point d’odeur de diesel dans les sentes. (Ashini, p. 59)

Ashini souhaite retourner à un temps fort. Il essaie de regagner cet état de vitalité initiale. Par le biais du personnage d’Ashini, le lecteur peut comprendre l’importance de la lutte pour l’autochtone. Ashini se bat pour revenir à des valeurs premières. Il désire engendrer dans l’esprit des siens le fait qu’il faut retourner à un état antérieur. Il aimerait que son peuple s’éloigne de la société superficielle des Blancs.

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Dans  Volkswagen Blues de Jacques Poulin, les personnages de Jack et de la Grande Sauterelle sont associés au thème de l’éternel recommencement. Ils voyagent tous les deux à travers l’Amérique et ils revivent, à leur manière, l’histoire de deux cultures : blanche et amérindienne. Comme le fait remarquer Jack à propos de cette idée de toujours vouloir regagner un monde nouveau :

Il prétendait que, depuis le commencement du monde, les gens étaient malheureux parce qu’ils n’arrivaient pas à retrouver le paradis terrestre. Ils avaient gardé dans leur tête l’image d’un pays idéal et ils le cherchaient partout. Et lorsqu’ils avaient trouvé l’Amérique, pour eux, c’était le vieux rêve qui se réalisait et ils allaient être libres et heureux. Ils allaient éviter les erreurs du passé. Ils allaient tout recommencer à neuf. Avec le temps, le «Grand Rêve» de l’Amérique s’était brisé en miettes comme tous les rêves, mais ils renaissaient de temps en temps comme un feu qui couvait sous la cendre. (Volkswagen blues, p. 101)

C’est donc dire que depuis toujours, l’homme est confronté à ce désir de retourner au paradis originel.

L’image de l’autochtone que le lecteur retrouve dans ce roman de Poulin revêt à la fois un caractère historique et contemporain. En présentant les faits depuis l’arrivée des Blancs sur le continent américain, la vision évoquée de l’Indien s’étend sur de nombreuses années. Les massacres sont proposés, les luttes, les déchirures et les affrontements entre les deux peuples sont présentés.  Ainsi, la violence éclate dans ces faits. Comme le constate Jack : «On dirait que l’Amérique a été construite sur la violence » (Volkswagen blues, p. 129). Le voyage des deux acolytes en Volkswagen sur la route des chercheurs d’or a peut-être comme objectif de refaire le visage de l’Amérique pacifiquement. Jack et la Grande Sauterelle s’approprient le temps et l’espace afin de découvrir leur identité. C’est un peu l’exorcisme de l’histoire qui semble être fait puisque l’image de l’Amérindien, dans le passé, est liée à la destruction, au malheur. Le côté contemporain de l’image de l’autochtone est caractérisé par le personnage de la Grande Sauterelle. En étant à la fois composé de sang rouge et de sang blanc, elle est déchirée en elle-même :

Son sourire, toutefois, s’évanouit presque aussitôt et elle recommença à dire qu’elle n’était ni une Indienne ni une Blanche, qu’elle était quelque chose entre les deux et que,  finalement, elle n’était rien du tout. (Volkswagen blues, p. 224)

C’est donc dire que la Métisse, dans le livre, n’est pas le personnage qui peut réussir à unir les Blancs et les autochtones. L’image de la Métisse dans ce récit est caractérisée par le combat intérieur. La Grande Sauterelle n’a plus d’identité. Le personnage est réduit à errer afin de trouver son âme qui semble s’être envolée, volatilisée ou encore volée. L’homme et la femme d’Amérique dans le roman de Poulin peuvent sembler à la recherche de leur mémoire.

Le dernier été des Indiens présente également cette vision du Métis tourmenté entre deux cultures. Michel  en est la représentation, mais il peut être le possible médiateur entre les deux peuples. La vision de l’Indien qui semble ressortir est celle de la fusion. Kanak et Michel ont des relations sexuelles. Les deux hommes sont unis dans l’acte d’amour. L’homosexualité essaie peut-être de joindre deux hommes afin d’en arriver à un seul, l’instant d’un été.

Parce qu’ils se sont rencontrés que pour s’arracher quelque chose, pour s’annuler, comme deux négations d’une même vérité. Le rouge et le blanc, comme deux versants d’une même impossible montagne. (Le dernier été des Indiens, p. 53)

Et comme il est proposé un peu plus loin : « Rencontrer l’Indien et qu’une civilisation naisse de cet accouplement unique sur toute la planète» (Le dernier été des Indiens, p. 64). De plus, dans ce livre, l’image de l’Amérindien tente de rejoindre un temps premier, celui du paradis terrestre, là où l’homme vit en harmonie avec la nature. Ce n’est plus Adam qui est évoqué mais l’Indien. L’Amérindien devient celui qui peut établir un lien entre le Blanc et ses origines. Ainsi, Michel et Kanak font un retour aux sources de l’existence. Ils s’épanouissent dans un cadre naturel, loin de toute société et ils n’ont que leur force d’aimer comme bagage. La figure de l’autochtone s’avère porteuse de signification puisqu’elle ramène le Blanc dans l’éternité du temps, celui du mythe originel. Ce livre est magnifique, poétique et il aborde un thème peu exploité dans la littérature mettant en scène la figure de l’autochtone, l’amour entre des adolescents de cultures différentes.

Le roman de Paul Buissière Mais qui donc va consoler Mingo? propose également une vision de l’autochtone. L’Esquimau du Grand Nord est décrit dans toute sa splendeur. Ainsi, le thème du départ détient une place capitale dans ce récit. Les Esquimaux font une traversée du désert de glace vers l’intérieur. Ils tentent de fuir un policier, comme dans Agaguk. Ils vont s’établir dans un ailleurs de froid et ils vivent selon les traditions des Inuits. C’est un dernier retour aux sources qui est dont suggéré.  En fait, les Inuits du roman permettent à l’homme blanc d’avoir accès à l’intériorité de son être. Ainsi, après avoir fait un voyage qui représente une descente aux enfers, Yougini peut enfin apprécier la vie. Les autochtones sont encore une fois de plus les médiateurs entre le Blanc et le bonheur et peut-être même entre le Blanc et Dieu.

Donc, je voulais vous présenter cette synthèse qui mijote dans ma tête depuis un certain temps. L’image de l’autochtone dans le roman québécois peut se définir de diverses façons. Elle semble s’inscrire comme étant le véhicule qui conduit le Blanc vers un état originel. Elle apparaît comme le billet d’aller vers et dans un temps révolu. Cette présence de l’autochtone sous les traits de l’Indien, du Métis ou de l’Esquimau permet à l’homme blanc d’atteindre son identité ou encore de connaître le bonheur. Comme le souligne Robert Lalonde :

Tu es venu pour le changement l’Indien, mais tu n’es pas le changement. Tu n’es pas incarné. Tu es imaginé. Seulement imaginé.  (Le dernier été des Indiens, p.15)

Aimez-vous ce type de synthèse, qui je l’espère, vous a fait découvrir un petit peu la littérature québécoise à travers la figure de l’autochtone?

Bien à vous,

Madame lit

Références :

Buissières, P.  (1992). Mais qui va donc consoler Mingo?. Paris : Robert Laffont, 364 p.

Hémon, L. (1990). Maria Chapdelaine. Montréal : Bibliothèque québécoise, 203p.   

Lalonde, R. (1982). Le dernier été des Indiens. Paris : Seuil, 157 p.

Poulin, J. (1990). Volkswagen blues. Montréal : Québec Amérique, 290 p.

Thériault, Y. (1993). Agaguk. Paris : France Loisirs, 270 p.

Thériault, Y. (1988). Ashini. Montréal : Bibliothèque québécoise, 106 p.

Ouvrage consulté

Warwick, J. (1972). L’appel du Nord dans la littérature canadienne-française. Montréal : HMH, 249 p.