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hartonChère lectrice, Cher lecteur,

En cette Journée internationale des femmes, il va de soi que je présente un billet abordant un écrit féminin pour souligner l’apport des femmes dans le domaine littéraire. En ce sens, je vais vous parler de Traité des peaux de Catherine Harton publié par les Éditions Marchand de feuilles (cette maison d’édition semble toujours proposer au public des livres très beaux). Cette écrivaine au début de la trentaine fait paraître ce recueil de nouvelles en 2015 et elle devient finaliste pour le prix du Gouverneur général du Canada dans la catégorie Roman et nouvelles. Elle n’est pas une inconnue du milieu littéraire car elle remporte en 2013 le prix Félix-Antoine-Savard en poésie.

Ce recueil de nouvelles est divisé en trois parties : Groenland, Nunavik et Québec et il est composé de 10 nouvelles. Le lecteur retrouve des thématiques faisant partie de l’imaginaire collectif comme le lien unissant l’autochtone à la nature (la faune et la flore). L’écrivaine traite aussi des drames que les membres des Premières nations ont vécus depuis l’arrivée des Occidentaux sur leurs territoires. D’ailleurs, un des personnages de la nouvelle «Uri, le chien et les fusils» mentionne :

[…]; ce sol ne nous appartient pas, un jour l’homme blanc prendra possession de nos âmes, l’homme n’a jamais dominé la nature, il la subit, s’il croit faire corps avec elle c’est qu’il ne l’a pas encore comprise. (p. 80)

Le lecteur est entraîné au fil des pages sur le territoire du Grand Nord à travers diverses époques… L’écrivaine brosse un portrait très beau avec des descriptions du paysage sublimes. De plus, elle amène son lecteur à réaliser la dualité dans laquelle semble plonger les habitants de ce territoire nordique. En ce sens, la nature apparaît magnifique mais en même temps, elle s’avère meurtrière.

Elle apprivoise le soleil de l’après-midi, son tapage intérieur. Un peu comme si le jour faisait violence. Les glaciers, comme des cathédrales de glace, sont au centre de l’immensité, un désert blanc, magnifique, mais aussi ravageur lors des tempêtes. Elle a l’habitude de ce paysage et de ses faiblesses, elle a mis des années à apprivoiser la lame du froid, à parfaire son rôle. Bientôt, les nuits noires sans fin s’étendront sur le paysage, les étoiles seules serviront de guides ou d’astérisques fragiles à l’existence. (p. 46)

La relation entre l’autochtone et les animaux est aussi ancrée dans une dualité. L’homme doit se protéger des ours blancs qui peuvent le tuer, le blesser. De plus, les animaux permettent aux autochtones de combler leurs besoins de base. Sans la pêche et sans la chasse, ces êtres humains ne peuvent survivre. Ces activités font partie de leur mode de vie, de leurs traditions. De plus, les autochtones dans le Nord du Canada doivent posséder des chiens pour se déplacer, pour surveiller la maison ou pour avertir qu’un intrus se profile.

Il fait le tour de sa maison à la recherche de ses chiens. Six molosses aux yeux grands froids. Il comble ses protecteurs, lance des morceaux de viande découpés à la hâte. Il sait que ses chiens sont une partie insécable de son existence. Sans les chiens, l’hiver n’aurait été que plus pénible, interminable. (p. 25)

Aussi, les animaux fournissent aux autochtones un espoir, une lumière, une paix, un sentiment de liberté. Dans «Les baleines sont les doigts de la mer», Pauline, mère alcoolique, révoltée contre la perte des traditions, amène sa fille en bateau afin qu’elle puisse retrouver le souffle du temps ancestral… Les mammifères marins lui confèrent une quiétude, lui ouvrent les portes d’un paradis perdu…

Puis, elle aperçoit une nageoire dorsale, de la vapeur qui sort d’un évent au ralentit, les baleines s’étirent au soleil, majestueuses, elles font gronder la mer. Leena s’imprègne de chacune des images, l’eau salée et le balancement du bateau amendent la magnificence du moment. Elle s’agrippe à une des poignées, pas de doute ce bateau est un signe de liberté.
Leena se dit que les baleines sont là pour ralentir le temps. Le moment est libéré de toute peines et doutes, le moment qu’elles viennent quêter de l’air à la surface. (p.105)

baleines

Dans ce recueil, l’écrivaine traite également d’éléments sombres qui ont marqué l’histoire canadienne. Ainsi, elle soulève le drame entourant les pensionnats dirigés par des membres de l’église catholique (frères, curés, sœurs). Les enfants autochtones ont été arrachés à leur famille et envoyés dans des pensionnats afin de les convertir, de les purifier, de les éduquer selon le modèle occidental. Beaucoup d’entre eux ont été battus, violés, humiliés… Dans la dernière nouvelle «Les mains jointes», l’écrivaine entraîne son lecteur dans cet univers. Ainsi, un adulte ayant été abusé sexuellement enfant à l’intérieur d’un pensionnat s’ôte la vie. La sœur du personnage termine en relevant ceci :

Elle l’imagine à sa table, jouant aux cartes avec son mari; le rire franc, une bière fraîche à la main. Elle ouvre le journal, le parcourt rapidement, un article attire son attention : Enfants autochtones maltraités dans les pensionnats canadiens; le pape regrette mais ne s’excuse pas. Elle ne lira pas l’article, elle se demande seulement quand l’Église finira par tomber. (p. 171)

Par ailleurs, dans une entrevue accordée à Josée Lapointe, Catherine Harton aborde son processus d’écriture pour Traité des peaux. L’écrivaine mentionne :

J’ai lu beaucoup de témoignages, regardé des documentaires, des reportages et je me suis servie de ça pour construire cet univers. En même temps, quand on aime quelque chose, ce n’est pas difficile d’embarquer et de se laisser porter. Avant toute chose, le but de ces nouvelles était de rendre hommage, de décrire les beautés nordiques. Je suis partie avec l’idée de rencontrer ces lieux magnifiques.

De plus, Harton, grâce à ce recueil, semble exposer les traditions des autochtones pour tenter de les comprendre, de créer un lien avec eux, de les découvrir, de dénoncer les pratiques occidentales… Elle relève ainsi cette différence, voire intolérance de l’homme blanc envers l’autochtone et son mode de vie…

J’aime beaucoup la littérature ayant comme personnages principaux des autochtones… Je cherche et je crois bien que c’est le seul ouvrage rédigé par une femme mettant en scène des figures autochtones que j’ai lu. Je lève mon chapeau à l’écrivaine d’avoir réussi à nous partager sa vision tout en sensibilité… Il y a beaucoup d’humanisme caché dans chacune des nouvelles du recueil…

Par ailleurs, j’ai lu cet ouvrage pour mon défi littéraire organisé par Le fil rouge. En mars, il fallait lire un roman rédigé par une femme. Alors, mission accomplie!

Je vous réserve une synthèse autour de la figure de l’autochtone dans quelques romans québécois. Je devrais la partager sous peu.

Avez-vous déjà lu des romans présentant des figures autochtones?

Bien à vous,

Madame lit

Éditions Marchand de feuilles. (2015). Accueil. Repéré à http://www.marchanddefeuilles.com/marchanddefeuilles_001.htm

Harton, C. (2015). Traité des peaux. Montréal : Éditions Marchand de feuilles, 171 p.

Lapointe, J. (8 mars 2015). Littérature québécoise-L’appel du Nord. La Presse +. Repéré à http://plus.lapresse.ca/screens/6125b392-3a4e-4529-8b40-e790d056ae82%7CkfLi0lgHppRM.html

Figure 1 : Renaud-Bray. Traité des peaux-Catherine Harton. Repérée à http://www.renaud-bray.com/Livres_Produit.aspx?id=1687127&def=Trait%c3%a9+des+peaux%2cHARTON%2c+CATHERINE%2c9782923896441