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Docteur_jivago

Chère lectrice, cher lecteur,

En ces temps difficiles, je me suis mise à penser à un de mes romans préférés Le docteur Jivago de Boris Pasternak. Vous pouvez consulter mon À propos, ce dernier fait partie des 6 livres que j’apporterais sur une île déserte. Pourquoi Le docteur Jivago en ce moment? Tout simplement pour l’humanisme qui transcende l’âme de ce personnage et depuis le 13 novembre 2015, Jivago vient me hanter, d’où mon billet aujourd’hui.

Tout d’abord, la littérature russe est marquée par la plume d’importants écrivains. De Karamzine à Maïakovski, en passant par Pouchkine et Tolstoï, les œuvres littéraires russes défilent selon les courants d’idées caractérisant chaque époque (romantisme, réalisme, symbolisme, etc.). Boris Pasternak (1890-1960), grand poète et écrivain du XXe siècle, détenteur du Prix Nobel de 1958, qu’il a dû refuser, apparaît comme une figure dominante de son temps. Ainsi, Pasternak offre à l’humanité une œuvre capitale, magistrale de la littérature russe, Le docteur Jivago. Ce roman s’inscrit dans la dynamique d’un tout, par ses nombreuses références littéraires, culturelles, historiques, philosophiques et folkloriques, mais aussi parce qu’il évoque l’âme d’un peuple, d’une époque, d’un lieu, d’une famille, d’un homme, d’un amour… Iouri Andréiévitch Jivago, personnage associé à une quête individuelle, écrasé par le poids de l’Histoire (révolution russe de 1917), est un homme sensible, amoureux de la vie, de la nature, de l’art, de sa Russie. Grâce à ce personnage, nous tenterons d’aller à la rencontre de l’imaginaire russe en élaborant sur le thème de la révolution, mais surtout, nous traiterons de l’amour existant entre Iouri (Jivago) et Lara. Pour les biens de ce billet, je vais tenter de me limiter, car il y aurait tant à dire…

Le docteur Jivago a comme décor principal la révolution russe de 1917 et les conséquences engendrées par cette dernière. Mais avant tout, la vision du quotidien précédant la révolution est présentée au lecteur. Ainsi, avant la guerre, le monde de l’insouciance, du confort, des bals, des beaux habits, de l’aristocratie, de la mandarine, de l’arbre de Noël des Sventitski, des parents de Tonia qui considèrent comme naturel que leur fille épouse  son compagnon d’enfance, sont évoqués pour illustrer les traditions.

De plus, avant la guerre civile, l’harmonie entre l’homme et la femme apparaît comme parfaite. Voici une description du couple Jivago-Tonia  :

Ils avaient vécu côte à côte pendant six ans la fin de leur enfance et le début de leur adolescence. Ils se connaissaient l’un l’autre dans les moindres détails. Ils avaient des habitudes communes, une manière qui leur était propre d’échanger de brèves pointes, et de répondre en renâclant brièvement. (p. 109)     

Iouri et Tonia forment un couple idéal. Ils se connaissent depuis l’enfance, ils ont confiance l’un en  l’autre et ils s’entendent bien. Avant la guerre, le bonheur entre Pacha et Lara (autre couple) s’inscrit également dans la perspective de la simplicité et du bonheur. Une réalité pourtant éphémère pour les deux compagnons qui se connaissent depuis toujours. Car, la révolution entraîne l’écroulement de la vision du monde, du quotidien, des valeurs… Voilà pourquoi je pense à ce roman aujourd’hui…

Dès les premières pages du roman, la révolution est associée à une tempête destructrice qui semble balayer tout sur son passage : « La tempête était seule au monde, seule et sans rivales» (p. 13). Tranquillement, cet événement se prépare pour éclater au grand jour. Mais encore, la révolution provoque le déracinement des protagonistes. Jivago quitte Tonia et son enfant afin d’aller exercer sa profession de médecin et Lara devient infirmière, abandonne sa petite Katenka dans le but de rechercher son époux, disparu pendant la guerre. La révolution se vit sur deux facettes. Elle bouleverse à la fois l’ordre social et individuel. Comme le fait remarquer Jivago à cet effet :

La guerre a été un arrêt artificiel de la vie, comme si on pouvait accorder des sursis à l’existence, quelle folie! La révolution a jailli malgré nous, comme un soupir trop longtemps retenu. Chaque homme est revenu à la vie, une nouvelle naissance, tout le monde est transformé, retourné. On pourrait croire que chacun a subi deux révolutions : la sienne, individuelle, et celle de tous (p.  192).

En ce sens, la révolution anime les forces de l’homme. Elle s’impose dans la réalité de chaque être humain. Pour faire suite à ce bouleversement intérieur et extérieur, la guerre civile va modifier l’essence et l’existence des personnages. Lara définit la progression du changement qui touche à la fois le matériel et le spirituel :

Tu te rappelles mieux que moi comment, tout d’un coup, tout s’est détérioré. La circulation des trains, l’approvisionnement des villes, les fondements de la vie familiale, les assises morales de la conscience. (p. 517)

La révolution éveille chez l’homme des pulsions pratiquement bestiales. Selon la constatation de Jivago : «L’homme est un loup pour l’homme». La guerre amène l’être humain à se comporter comme un fauve toujours prêt à bondir sur sa proie. Cependant, Jivago rejette la révolution, au nom de la vie. Il éloigne de lui toute idéologie relevant du communisme :

Transformer la vie! Ceux qui parlent ainsi en ont peut-être vu de toutes les couleurs, mais la vie, ils n’ont jamais su ce que c’était, ils n’en ont jamais senti le souffle, l’âme. L’existence pour eux, c’est une poignée de matière brute qui n’a pas été ennoblie par leur contact et qui attend d’être travaillé par eux. Mais la vie n’est pas une matière ni un matériau. La vie, si vous voulez le savoir, n’a pas besoin de nous pour se renouveler et se refaçonner sans cesse, pour se refaire et se transformer éternellement. Elle est à cent lieues au-dessus de toutes les théories obtuses que vous et moi pourrions faire. (435)

L’attitude de Jivago apparaît contestataire aux yeux de ses contemporains, mais elle s’avère pacifique. Elle vise une certaine compréhension des événements, de l’humain et des valeurs.

Mais encore, Jivago  et Lara sont les deux personnages les plus importants du roman de Pasternak. Iouri, fils d’un homme ayant travaillé dans le domaine industriel et qui s’est suicidé après une faillite, n’a que dix ans lorsque sa mère meurt. Deux hommes vont alors marquer son enfance : Gromenko, qui semble représenter les valeurs traditionnelles et Védéniapine, qui apparaît comme la pensée en mouvance, en développement.

Jivago  choisit une profession utile pour la société : médecin. Très lucide dans les diagnostiques qu’il pose sur ses malades, il le fait aussi sur son époque. Jivago apparaît comme un homme déchiré entre l’amour qu’il porte à ses semblables et la haine qu’il ressent face à la misère engendrée par les actes commis par son peuple divisé par la guerre.

Lara (Larissa Antipova), pour sa part, est l’archétype même de la beauté, de l’intelligence et de la bonté. Son enfance ne semble pas particulièrement heureuse. Séduite très tôt par un ami de sa mère, Komarovski, sa beauté et sa féminité peuvent se résumer comme étant l’essence tragique de l’existence. C’est ce que remarque Jivago lorsqu’il intercepte un regard entre Lara et Komarovski :

La vision de cette jeune fille réduite en servitude était indiciblement mystérieuse et effrontément révélatrice. Des sentiments contradictoires se pressaient en lui. Ils lui serraient le cœur avec une force qu’il ignorait jusque-là. C’était cela même dont ils avaient ergoté avec tant d’ardeur avec Micha et Tonia, ce qu’ils entendaient par ce mot de «vulgarité», qui ne voulait rien dire, cette chose inquiétante et attirante dont ils se réglaient si facilement le compte en paroles, à distance respectueuse; et maintenant, cette force, Ioura l’avait sous les yeux, à la fois détaillée comme un objet et trouble comme un rêve, impitoyablement dévastatrice et implorante, criant sa détresse; où était maintenant leur philosophie d’enfants, et que lui restait-il à faire? (p. 86-87)

Lara peut évoquer la destinée de son époque. Pour Jivago, cette vision de Lara s’avère un mélange d’énergie et de détresse qui efface un temps révolu et ouvre les portes de la révolution.

De nombreuses similitudes peuvent être établies entre Lara et Jivago. Ils sont tous les deux très beaux, ils évoquent la perfection et le courage. Ensemble, ils vont vivre la révolution de 1917. Mariés à leurs amis d’enfance, ils aiment bien évidemment leur foyer. De plus, ils pratiquent la médecine. Mais encore, Jivago vit une révolution intérieure en raison de ses sentiments pour Lara :

C’était la révolution, non pas la révolution idéalisée à l’étudiante de 1905, mais la révolution présente, sanglante, la révolution militaire qui faisait fi de tout et que dirigeaient les bolcheviks, seuls à saisir le sens de cette tempête. C’était l’infirmière Antipova jetée par la guerre dans une vie inconnue, Antipova qui ne reprochait rien à personne, Antipova dont l’effacement était presque une plainte, c’était une femme mystérieusement laconique, et si forte de son silence. C’étaient les efforts sincères, surhumains de Iouri Andréiévitch pour ne pas l’aimer, lui qui toute sa vie s’était efforcé de témoigner de l’amour  non seulement à sa famille et à ses proches, mais à tout être humain. (p. 210)

Mais, le docteur Jivago est capable, à ce moment, de refouler ses sentiments et il retourne vers son épouse, Tonia. Cependant, la révolution a fait naître chez-lui des émotions inconnues, autres.

Aussi, l’amour qu’éprouve Jivago pour Lara Antipova, à des nombreux endroits dans le récit, est associé à la nature. Ainsi, Iouri et Lara semblent en fusion avec les éléments naturels. L’image du sorbier l’illustre bien :

L’arbre était presque recouvert de neige; ses rameaux et ses fruits étaient à moitié gelés. Les deux branches enneigées qui s’étiraient à sa rencontre lui rappelèrent les longs bras blancs de Lara, leur courbe généreuse. Il s’y accrocha, il attira l’arbre à lui. Comme pour lui répondre, le sorbier déversa une pluie de neige qui le recouvrit de la tête aux pieds (p. 481).

Par ailleurs, l’amour entre Jivago et Lara s’avère d’essence tragique. Les deux personnages tentent de s’accrocher l’un à l’autre. Cependant, leur force vient du fait qu’ils s’aiment d’un amour qui transcende les limites du réel. Leur amour est intemporel, universel et symbolique. La révolution a tout détruit, mais ils connaissent, ce qu’il y a de plus important pour l’être humain : l’amour. Comme le fait remarquer Lara à Jivago :

Il ne reste que la force inhabituelle, inadaptée, d’un certain besoin d’amour mis à nu, dépouillé de tout, pour lequel rien n’a changé parce que de tout temps, il a grelotté, il a tremblé, il s’est élancé vers une détresse proche de la sienne, aussi dépouillée, aussi solitaire. Toi et moi, nous sommes comme Adam et Ève qui au début du monde n’avaient rien pour se vêtir. Voici venir la fin du monde et nous n’avons guère plus de vêtements ni de foyer. Et nous sommes le dernier souvenir de tout ce qui a été infiniment grand, de tout ce qui s’est fait au monde pendant des millénaires qui se sont écoulés entre eux et nous et, en souvenir de ces merveilles disparues, nous respirons, nous aimons, nous pleurons, nous nous cramponnons l’un à l’autre, nous nous serrons l’un contre l’autre (p. 515).

Pourtant, la passion qu’ils éprouvent l’un pour l’autre s’inscrit dans une perspective apocalyptique. L’homme est confronté au néant, à l’inconnu. Il ne lui reste qu’à profiter de l’instant présent. Ainsi, la beauté du quotidien demeure intimement reliée à l’amour entre Lara et Jivago. La scène où Jivago revient à la maison, après une journée de travail, dévoile cette plénitude rattachée aux gestes du quotidien. Lara émeut Jivago, l’éblouit comme si elle était habillée pour aller au bal, dans sa tenue de travail vaquant aux tâches domestiques. Les personnages de Pasternak se rattachent à leur réel, peut-être parce qu’ils tentent de saisir la vérité dans le moment vécu, dans l’essence même de la perfection humaine.

Malgré sa passion pour Lara, Iouri laisse partir loin de lui celle qu’il aime. En fait, Jivago se détache du réel afin de se diriger vers une quête de l’art pour l’art. Son éloignement est nécessaire. Il se dépouille de ce qu’il aime le plus, sa famille, Lara et sa troisième femme. L’art exige ce retrait du monde. Jivago, à la veille de sa mort, se retrouve dans une petite chambre, en plein cœur de la ville et il se concentre sur son écriture. Il ne partage pas son présent car l’art exige cet isolement. Son effacement a peut-être comme but d’élever son élan artistique. En ce sens, Lara l’a très bien compris : «Le souffle de liberté et de détachement qui émanait toujours de lui venait de l’envelopper» (p. 637). Jivago est l’auteur d’un recueil de poésie. Son recueil semble avoir comme mission d’assurer le salut de son époque… Sa quête, en ce sens, apparaît comme au-dessus du réel puisqu’elle vise l’immortel.

Finalement, Le docteur Jivago de Boris Pasternak véhicule une certaine vision, celle d’un monde bouleversé dans sa réalité. Confrontés à la révolution de 1917 et aux conséquences engendrées par une guerre civile, les personnages de Pasternak cherchent le chemin qui les mènera vers une plénitude intérieure. Ainsi, le lecteur est amené à aller à la rencontre du peuple russe grâce aux descriptions de la vie avant et pendant la révolution. Le docteur Jivago semble toujours d’actualité, car il place le lecteur devant des thèmes comme la guerre, la mort, la vie et l’amour.

À cet égard, l’amour devient le seul élément qui relie l’être humain à l’essentiel. Comme le présente le narrateur lorsqu’il décrit l’amour entre Jivago et Lara :

Ils s’aimaient parce que tout autour d’eux le voulait : la terre sous leurs pieds, le ciel au-dessus de leurs têtes, les nuages, les arbres. Leur amour plaisait à leurs proches peut-être plus qu’à eux-mêmes; aux inconnus dans la rue, aux lointains qui s’écartaient devant eux dans leurs promenades, aux pièces dans lesquelles ils vivaient et se rencontraient. C’était cela l’essentiel, c’était cela qui les rapprochait et les unissait. Jamais, même dans leur bonheur le plus généreux, le plus fou, jamais ils n’avaient oublié leur plus haut, leur plus émouvant sentiment : le sentiment bienheureux qu’ils aidaient eux aussi à façonner la beauté du monde, qu’ils avaient un rapport profond avec toute la beauté, avec l’univers entier (p. 638-639).

J’espère que vous avez apprécié ce billet… j’avais beaucoup à dire sur ce grand roman… Plus que jamais, ce dernier me parle…

N’hésitez pas à me partager vos commentaires. Je serais vraiment enchantée de vous lire…Avez-vous lu ce roman?

Bien à vous,

Madame lit

Référence :

PASTERAK, Boris, Le docteur Jivago, Saint-Amand, Gallimard, coll. Folio, 1993, 695 p.

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