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DSCF0181Chère lectrice, cher lecteur,

Je ne sais pas si vous le savez, mais je suis une très grande admiratrice d’Anne Hébert. D’ailleurs, j’ai étudié un de ses romans pour la rédaction de ma maîtrise. Je rédigerai bientôt un billet sur Les chambres de bois, le roman que j’ai analysé pour mon mémoire.

Dans ce billet, je vais plutôt me concentrer sur des éléments tributaires du fantastique dans deux romans de cette grande écrivaine québécoise.

Tout d’abord, Les enfants du sabbat, roman paru en 1975 aux Éditions du Seuil, raconte l’histoire de Julie de La Trinité, sœur dans un couvent québécois en 1944, qui est hantée par des images de son enfance à la montagne. Cette dernière sera possédée par ses souvenirs au point qu’elle ne pourra plus se dissocier de la petite fille qu’elle était. Héloïse, pour sa part, paru en 1980 toujours aux Éditions du Seuil, nous transporte à Paris. Bernard et Christine forment un couple heureux jusqu’au jour où Bernard rencontre Héloïse, dans le métro. À la suite de cette rencontre, il sera entraîné dans un univers où il côtoiera la vie et la mort.

À cet égard, ces deux récits proposent au lecteur que nous sommes des caractéristiques propres à la littérature fantastique québécoise. C’est un bref aperçu que je vais tenter de vous partager dans ce billet. Je vais particulièrement me concentrer sur le thème de la mort. Est-ce parce que je suis inspirée par l’ambiance de l’Halloween? Peut-être…

Les enfants du sabbat est marqué par des éléments importants de la littérature québécoise comme la forêt, la religion, la bagosse, pour ne citer que ces exemples. Lire ce roman, c’est entrer dans un univers autre, inversé. Le récit propose une dualité, un balancement continuel entre le réel et l’irréel. Les couleurs s’affrontent, portent en elles un mystère, une dualité, comme les êtres qui s’en emparent. Le Bien et le Mal ne cessent d’entrer en contact :

Le blanc empesé des cornettes et des guimpes, l’étoffe noire, mate, des robes […]. (Les enfants du sabbat, p. 55).

La messe et le sabbat s’opposent tout comme le couvent (Julie adulte) et la cabane (Julie enfant), la chasteté et la sexualité. L’agencement de ces contraires, à l’intérieur du récit, crée une atmosphère troublante, propice au fantastique et révèle ainsi des thématiques marquantes tributaires de la religion. La réalité décrite s’imprègne du motif du double et elle instaure une ambiguïté. Le réel et le non-réel se côtoient pour perturber le lecteur.

L’au-delà, les profondeurs ténébreuses, les êtres de la mort, sont très importants dans le récit. Ils permettent au fantastique de surgir. Ainsi, la mort est très présente. Elle est fascinante, mystérieuse, surnaturelle :

Les morts m’apparaissent et me font croire à leur vie éternelle. L’au-delà est habité par des fantômes et des apparitions. L’immortalité de l’âme n’a pas d’autre origine. (Les enfants du sabbat, p. 93).

À cet égard, le désir d’éternité devient l’ouverture possible sur un ailleurs.

La religion a souvent dénoncé la sexualité. Pour ce faire, elle l’associe au péché, à l’enfer, au feu dévorant, à la mort. Le fantastique surgit à travers ces référents implantés dans l’imaginaire québécois :

Ce que la fille apprend à défendre, puis à désirer, à aimer, aux portes de la mort. L’enchantement de la violence. La fille se débat, griffe et mord, hurle, jusqu’à ce que l’enfer la secoue de bonheur et la laisse comme morte sur la paille. (Les enfants du sabbat, p. 110).

La sexualité s’imprègne alors du motif de la mort, du double. Elle est associée à des images macabres, terrifiantes, reliées à une certaine joie (enchantement, bonheur). Les contraires s’unissent et font naître une ambiguïté, d’où la notion de fantastique.

Anne Hébert, avec Héloïse, réussit à fusionner la vie et la mort par une érotisation grâce au thème du vampirisme. Les frontières entre la vie et la mort sont abolies dans la sexualité :

Ils roulent tous les deux sur le tapis. Un bref cri de douleur. Est-ce moi qui crie, pense Bernard, pendant que la volupté le broie et l’emmène jusqu’aux portes de la mort. Le sang chaud l’inonde venant de sa gorge tranchée. Il sombre dans la nuit. (Héloïse p. 100).

Une relation sexuelle interdite conduit les protagonistes aux portes de l’enfer dans les deux romans (pour sœur Julie et pour Bernard) par le biais d’une chute morale et physique. L’interdit est transgressé, la mort est proche et le fantastique surgit à travers elle.

Mais encore, dans les deux romans d’Anne Hébert, la terre apparaît comme l’élément de la mort. Elle semble être la frontière matérielle à franchir afin de basculer dans un autre univers. Elle propose également l’idée d’un lieu profané puisque la terre est associée au domaine des morts. Ainsi, elle permet la création d’une ambiance encore une fois propice au fantastique :

En pleine possession de nos privilèges de vivants, nous pénétrons dans le domaine des morts et le lieu sacré de leur refuge. Ce froid dans nos veines et cette odeur poignante de la terre dans nos bouches. Nous absorbons, avec une facilité étonnante, la nuit des morts, leur froid excessif, toutes ténèbres, terreur et horreur cachées. Élevés à une très haute puissance, tous tant que nous sommes, la vie et la mort n’ont plus aucun secret ni tournant pour nous. (Les enfants du sabbat, p. 44).

Dans Héloïse, la rêverie suggérée n’est pas rassurante pour le personnage de Bernard. Pour lui, la terre évoque une chute éventuelle, un basculement dans un domaine inconnu :

Je m’enfonce au plus creux de la terre. Dans son cœur de feu et de glace. Au niveau des morts. (Héloïse, p. 19).

La terre devient animée d’une substance terrifiante où encore une fois, la vie et la mort sont rassemblées. Elle représente ainsi le lieu ‘’autre’’.

La nuit, image typique de l’écriture québécoise, enveloppe et imprègne les récits. Chez Anne Hébert, la nuit engendre l’idée du sommeil, de la mort, des rêves, des angoisses. Elle évoque un temps autre où les monstres peuvent vagabonder à leur guise où l’homme peut se dissoudre dans l’éternité. Elle s’associe également au double :

Bernard voudrait se fondre dans la nuit. S’amalgamer aux ombres les plus obscurs qui passent. N’être plus lui-même. Devenir noir dans le noir. […] Se dissoudre dans les ténèbres. (Héloïse, p. 36).

La nuit devient presque une victoire sur le temps, une chute dans un univers où le rêve s’éveille à l’être : «J’ai tout mon temps. Le lieu profond des rêves». (Les enfants du sabbat, p. 93.).

La nuit peut proposer le temps idéal pour faire naître le fantastique. L’homme est plongé dans la noirceur de ses peurs, de ses craintes, de ses fautes…

Donc, les deux romans d’Anne Hébert offrent des thèmes qui semblent relever de la littérature fantastique. La mort apparaît à travers divers éléments comme la dualité, la terre, la nuit, etc.

Comme le souligne Maurice Blanchot sur la mort et la littérature :

Elle n’est pas la nuit; elle en est la hantise; non pas la nuit, mais la conscience de la nuit qui sans relâche veille pour surprendre et à cause de cela sans répit se dissipe. Elle n’est pas le jour, elle est le côté du jour que celui-ci a rejeté pour devenir lumière. Et elle n’est pas non plus la mort, car en elle se montre l’existence sans l’être, l’existence qui demeure sous l’existence, comme une affirmation inexorable, sans commencement et sans terme, la mort comme impossibilité de mourir. («La littérature et la droit à la mort», dans De Kafka à Kafka, p. 43.)

J’espère chère lectrice, cher lecteur, par le biais de ce billet, vous donner le goût de lire ces deux récits d’Anne Hébert. Mon préféré entre les deux? Les enfants du sabbat.

Avez-vous déjà lu un roman d’Anne Hébert? Je sais, je sais… j’ai déjà posé la question…mais il y a quelques mois…

Bien à vous,

Madame lit

Références :

BLANCHOT, Maurice. De Kafka à Kafka, Paris, Gallimard, coll. Folio, 1981, 248 p.

HÉBERT, Anne. Les enfants du sabbat, Paris, Éditions du Seuil, 1975, 186 p.

HÉBERT, Anne. Héloïse, Paris, Éditions du Seuil, 1980, 123 p.