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Il est mentionné à la première page :

«Grave et doux, ce chant de l’été lui fait entendre la musique de son propre cœur enfin unie à celle de l’univers. Ce chant pourrait s’appeler Ode à la joie, mais d’une joie qui a connu et traversé le silence de la douleur».

Pourquoi j’ai choisi de vous présenter  Cet été qui chantait? Ce livre est un hommage à la région de Charlevoix, à sa beauté, à ses gens, à sa lumière, à Petite-Rivière- St-François (endroit où reposent pour toujours beaucoup de membres de ma famille). Gabrielle Roy avait un chalet à Petite-Rivière-St-François et elle y venait à chaque été. J’ai passé aussi beaucoup d’étés à Petite-Rivière-St-François durant mon enfance à gambader sur les battures, à écouter moi aussi le chant du vent et j’ai appris à observer, tout comme l’auteure, la simplicité de la vie dans son dépouillement le plus total pour revenir à l’essentiel. D’ailleurs, Gabrielle Roy dédie son livre et je cite : «À Berthe, à mes voisins de Grande-Pointe, en Charlevoix, aux enfants de toutes les saisons à qui je souhaite de ne jamais se lasser d’entendre raconter leur planète Terre».  De plus : «En 1975, à l’occasion du tricentenaire de Petite-Rivière-Saint-François, Gabrielle Roy a écrit un texte demeuré presque inédit et qui témoigne de son amour immense pour cette localité où elle passa de si nombreux étés qui chantaient: “ En cette année qui marque le tricentenaire de l’arrivée sur notre sol de Claude Bouchard, fondateur de ce village, notre père à tous, gens de Maillard, gens de Petite-Rivière-Saint-François, gens de Grande-Pointe, et même père adoptif d’étrangers en quelque sorte, comme moi, venue de très loin pour passer parmi vous mes plus heureux séjours d’été… ” [http://www.encyclobec.ca/main.php?docid=38]

Grâce aux mots et aux observations de cette grande écrivaine, je reviens d’une certaine façon à mes racines afin que je puisse en apprécier leurs splendeurs et quelque part, par le biais de la narratrice, je me fais raconter un petit peu qui je suis.

D’une part, ce roman de Gabrielle Roy présente au lecteur une communion entre les protagonistes et la nature (été, fleuve, forêt, ciel, lumière, arbres, vent, terre, fleurs sauvages, etc.). Cette communion me parle, fait jaillir en moi des images que je n’oublierai jamais et j’ai besoin de revenir, tout comme Gabrielle Roy, à chaque été, au bord des berges du St-Laurent pour m’imprégner moi aussi du fleuve afin d’être imbibée de sa beauté :

p.95-96. Puis nous avons débouché sur la grève parsemée de gros galets communs. Au-delà, c’était la splendeur accoutumée du fleuve à laquelle cependant on ne s’accoutume pas. Nous en avons eu encore, pour la millième fois, le cœur saisi. En même temps le murmure de l’eau, le plus ancien chant de la Terre, nous accueillit, nous enveloppa. […].Pour Berthe et moi le temps ne compte guère, nous le voyons à peine passer quand nous sommes au bord du fleuve. Il s’écoule dans le chant de la marée qui monte et qui baisse, à peu près le même toujours. Ce qui est éternel n’a apparemment pas besoin de changer.

D’autre part, le lecteur est témoin de la communication entre les protagonistes et la nature (arbres, animaux, etc). Cette communication avec la nature m’habite également. J’ai aussi besoin de côtoyer les animaux, les fleurs, les arbres. Comme la narratrice le mentionne à la page 202 : «Nous n’avons pas cherché à engager la conversation, les malards n’y paraissant pas disposés».  Nous pouvons également soulever les titres des nouvelles qui composent ce livre. Ces dernières mettent en scène des animaux qui vivent à Petite-Rivière-St-François et ils partagent la vie des protagonistes. Ainsi, Monsieur Tong, Les Vaches d’Aimé, Jeannot-la-Corneille, La Grande-Minoune-Maigre, Les Frères-Arbres, La Fête des vaches, la Messe aux hirondelles, la Nuit des lucioles, De retour à la mare de monsieur Tong permettent au lecteur de réaliser qu’il est lui-même une créature parmi les autres. Ces dialogues avec ces éléments de la nature sont peut-être présents pour nous faire réaliser la brièveté de la vie ou encore l’humanité qui se terre dans chaque être vivant. Le lecteur est amené à méditer sur la détresse et l’enchantement, le tragique et le comique l’espace de 19 nouvelles. Les protagonistes des nouvelles m’interpellent car je revois ces animaux comme si c’était hier… je ferme les yeux et les corneilles sont présentes, les ouaouarons crient, des chattes maigres déambulent, des vaches sont couchées dans les champs.

Dans ce livre, Gabrielle Roy offre aussi à son lecteur une véritable description des sens fusionnés à la nature charlevoisienne afin de lui partager sa quête de l’existence. Ainsi, Martine, une dernière fois, veut revoir le fleuve, son fleuve, avant de mourir.

p.156 Martine ne bougeait plus. À ses pieds se défaisait un friselis de vagues dans un tendre chuchotement. Autour d’elle dans sa jupe noire, tout était bleu aujourd’hui; bleue l’eau jusqu’au plus lointain; bleue la ligne des collines étagées du côté des Éboulements; bleue l’ombre de l’Ile aux Coudres tout juste apparaissant au ras du fleuve.

     Cette fusion avec la nature s’inscrit dans un questionnement sur le sens de la vie :

p.156-159 Elle se tenait au seuil de l’immensité, avec le regret de ses enfants morts et le souvenir des peines endurées, avec ses deuils et ses chagrins, avec la mémoire de l’attente sans fin de ce retour au fleuve. […]Elle était devenue soudain toute présente à l’invisible, comme si derrière cette journée attendue toute sa vie elle en percevait une autre  infiniment plus radieuse encore. Et elle avait besoin de son attention entière pour capter ce qui se passait entre elle et le monde.

           Tout à coup, pieds nus au bord du ciel d’été, elle se prit à poser des questions- les seules qui importent :

          – Pourquoi est-ce qu’on vit? Qu’est-ce qu’on est venu faire sur terre? Pourquoi est-ce qu’on souffre et qu’on s’ennuie? Qu’est-ce qu’on attend? Qui est-ce qui est au bout? Hein? Hein?

         Le ton n’était pas triste. Inquiet peut-être au départ. Mais peu à peu il se faisait confiant. C’était comme si, sans connaître encore tout à fait la réponse, elle la savait bonne déjà. Et elle était contente enfin d’avoir vécu.

Et ce sont les oiseaux, les pluviers, qui chantent le sens de la vie en été à la fin du roman à Berthe et à la narratrice :

p.203 Mais nous étions toutes pleines encore de curiosité insatisfaite et nous nous demandions : Comment se fait-il que d’autres pluviers n’aient pas aussi découvert ces battures, ces mille cachettes bénies? Comment se fait-il que nos pluviers n’aient pas cherché refuge ici?…Comment se fait-il?… Comment se fait-il?…

                Alors, il nous paru qu’un peu plus loin, dans la paix murmurante des lieux, les oiseaux nous reprochaient nos pauvres questions humaines et nous rappelaient :

                -Tous ne sont pas heureux au même moment…Un jour c’est l’un, le lendemain l’autre… Quelques-uns jamais, hélas!

                Ils s’éloignèrent sur le fleuve, tous les trois tenant les mêmes propos d’une même voix un peu affaiblie par la distance, en sorte que l’on croyait entendre une seule voix :

  • Ici on est heureux… Là-bas non… Quand on sera heureux ensemble, ce sera le paradis… le paradis… le paradis…  

Alors, en bonne Charlevoisienne, je vous dis, si vous avez envie d’entendre chanter l’été, n’hésitez pas à suivre la route du fleuve ou à lire Cet été qui chantait de Gabrielle Roy. Vous ne serez pas déçu d’aller à la rencontre de l’humanité qui sillonne les pages des nouvelles ou celle qui anime l’âme de ma région.


ROY, Gabrielle. Cet été qui chantait, Montréal, Stanké, 1979, 203 p.